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La fin de l’innovation culturelle ? – Natasha O’NEILL

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Traduction d’un post sur le site de la Los Angeles Review of Books, le 11 avril 2025. Le titre original (« Vulgar Marxism, or Stop Me if You’ve Heard this One Before ») a été modifié (DB).

Recension de W. David Marx, Blank Space : A Cultural History of the Twenty-First Century, Viking, 2025.

La finalité de la culture est-ce d’être révolutionnaire ? De chambouler et de démoder les paradigmes des générations précédentes ? Selon W. David Marx, c’est le critère de base par lequel les produits culturels du dernier quart de siècle devraient être jugés. Et pour lui, ce jugement est négatif.

D’après David Marx, le 20e siècle a vu « un ampleur d’invention culturelle [qui] a forgé des idées, des croyances et des styles nouveaux, [et qui] a subverti des normes dominantes », alors que, par contre, le moment actuel est stagnant et monolithique, contribuant au « sentiment répandu de malaise culturel ». Il ne blâme pas les algorithmes et les réseaux sociaux, mais plutôt les forces du néolibéralisme (terme largement indéfini et non périodisé), qui ont « silencieusement façonné les structures de motivation » guidant nos goûts et nos comportements. Accompagnant la tournure vers le profit extrême comme l’ultime idéal humain, affirme-t-il, est la montée des idéologies qui rejettent toute hiérarchie culturelle comme une forme de filtrage (gatekeeping) élitiste, comme en témoigne le « poptimisme » du début des années 2000, où la popularité devient l’arbitre de la qualité. Le spectacle éhonté et la jugeote commerciale en venaient d’être loués comme des outils démocratiques et des véhicules pour la justice sociale, vus comme aussi importants que la créativité et le talent, sinon plus importants. Aux yeux de David Marx, des preuves de ce changement peuvent se trouver partout, des Kardashians à Lady Gaga, en passant par l’insurrection [des partisans de Donald Trump] du 6 janvier 2021.

L’argument corollaire est que la culture devient un outil clé du politique, et à gauche et à droite. La gauche, affirme Marx, a abandonné l’idée que l’art devrait être inventif et résister à la convention ; au lieu de cela, elle a adopté le consumérisme et le détachement ironique, comme en témoigne la culture hipster des années 2000. Sous l’apparence de l’ironie, des opinions malsaines ont fleuri, ouvrant la porte à l’extrême droite pour reprendre le manteau de la transgression culturelle (par exemple, MAGA, 4chan, Nick Fuentes, etc.), sans se soucier de l’innovation artistique. L’élection présidentielle de 2016, prétend Marx, était moins une guerre des classes qu’une guerre des cultures, dans laquelle les partisans les plus dévoués de Donald Trump étaient des « propriétaires de commerce régionaux », mécontents que leur succès économique n’ait pas pu se traduire en prestige culturel (higher cultural standing). Marginal à l’origine, le mouvement MAGA est devenu le contingent dominant du Parti républicain ; même le rappeur Kanye West a fini par le rejoindre.

Blank Space (référence à la fois à la chanson de Taylor Swift et au manque contemporain d’innovation) maintient que les années 1990 étaient la dernière ère dans laquelle les artistes stigmatisaient les « vendus » parmi eux ; un groupe comme Pearl Jam a essayé de résister au succès commercial, ce que Marx attribue à ses racines dans la culture punk des années 1970 et 1980. Mais cette période a aussi vu la montée du néolibéralisme, ce qu’ignore Marx. De plus, dans l’ère du rock alternatif des années 1990, le postmodernisme s’est déjà établi, et avec lui, le rejet populaire du modèle vertical de la culture et l’adoption du relativisme, du multiculturalisme et du pluralisme, autant d’aspects qui définissent le vingt-et-unième siècle selon Marx.

Est-ce qu’on pourrait également appliquer l’argument de Marx, à savoir que la culture est devenue plate et répétitive, à la critique elle-même ? On a identifié le capitalisme – ensuite le capitalisme tardif, et puis le capitalisme surtardif – comme responsable du laminage (flattening) de la culture depuis au moins un siècle. Marx s’appuie fortement sur l’analyse du « postmodernisme » de Fredric Jameson. Écrivant dans les années 1980, Jameson affirmait que le « capitalisme multinational » émergent (mondialisation, financiarisation, et désindustrialisation au centre) s’exprimait dans une série de formes, gestes et mentalités qu’il a catalogués sous le terme « postmoderne ». D’une grande importance était le pastiche, ou « la cannibalisation aléatoire de tous les styles du passé », adopté par des producteurs culturels qui ne voyaient aucun chemin où avancer, aucun tournant à prendre, créant une « parodie blanche » des particularités et des innovations antérieures – un « langage mort » transformé en code social inéluctable.

W. David Marx (1978-)

Chez David Marx, « capitalisme multinational » s’appelle « néolibéralisme », lâchement caractérisé comme un « système économique hypercapitaliste » qui détermine tout ce qui se fabrique, et « ce qu’on pense de ce processus ». Marx parle de la « fusion » de styles et d’industries (la musique country, la musique trap, le streetwear, les arts visuels) menant à un « omnivorisme culturel » qui nivelle tous les genres et goûts. D’après le récit de Marx, là où il y avait une multitude de subcultures alimentant la norme, il y a désormais une « monoculture pluraliste » qui englobe nos vies. Une manière d’appréhender la notion d’« espace blanc » avancée par Marx serait de la voir comme une parodie blanche de la « parodie blanche » de Jameson.

Dans la discussion chez Marx de la « monoculture omnivore », il est difficile de faire la différence entre l’appropriation dominante des styles émergents (ce qu’il dénigre) et les subcultures transformatrices à un niveau « macro », qui sont peu fréquentes ce siècle à son avis. Par exemple, il identifie la drag culture comme l’une des rares subcultures au 21e siècle qui a profondément influencé les normes ; l’argot des drag queens noires et latinas a été intégré dans le parler populaire américain. Ce croisement (crossover) représente un phénomène culture qui, selon Marx, « portait du pouvoir, car il y avait encore un enjeu dans la transgression d’une communauté ». Puisque la génération Z [née entre 1997 et 2012] se promeut comme la plus inclusive, l’adoption de l’argot de la communauté drag semble assez faible comme enjeu. Il n’est pas clair dans l’analyse de Marx comment cette adoption constitue un soutien du changement réel, et non une cooptation par la culture dominante du langage d’un groupe marginalisé. De même, il ne nous convainc pas que RuPaul’s Drag Race (2009-), cité comme le produit culturel à l’origine de l’influence des drag queens sur la culture dominante, ne soit juste un exemple de la marchandisation d’une subculture.

De l’avis de Marx, il faut louer Drag Race, à la différence de Lady Gaga qui a embrassé l’esthétique de la drag culture, mais « sans jamais devenir un conduit pour des idées radicales ». Ce qui est implicite dans cette évaluation, c’est la supposition que les artistes populaires devraient être des conduits du radicalisme. Mais est-ce souhaitable ? Plus important encore, est-ce que cela a jamais été le cas ? Le fait qu’un artiste populaire adopte une idée, un style ou une identité est plutôt la preuve que ceux-ci ont déjà été assimilés dans la norme. L’identification explicite de Lady Gaga avec les communautés LGBTQ+ dans les années 2000, et la promotion par Madonna de sa sexualité dans les années 1980 et 1990 (plus risqué selon Marx) en sont des exemples. Cela renforce l’argument de Jameson que la culture est moins une force déterminante qu’un symptôme des conditions matérielles. L’absence de moralisation chez Jameson lui permet d’éviter ce qui semble être au cœur de l’argument de Marx : la culture au 21e siècle est simultanément trop politique (souci de la justice sociale à gauche, réaction antilibérale ou traditionaliste à droite), et pas assez politique (car il n’y a pas eu de « révolution » dans laquelle les exclus ont pu « saisir le contrôle de l’establishment »). Mais comme Marx lui-même l’indique, à bien des égards, une version d’une telle révolution a bien eu lieu sous la forme du mouvement MAGA. Mais c’est une idéologie politique qui ne correspond pas à la forme correcte d’innovation culturelle ; par conséquent, Marx refuse de la considérer comme telle.

En plus de la drag culture, l’une des rares subcultures inventives et influentes du 21e siècle aux yeux de Marx est la musique drill du Chicago. Mais il ne fournit pas d’analyse de comment cette subculture a façonné la culture. L’innovation de la musique drill dépend au moins partiellement des crimes (incluant le meurtre) commis par certains de ses praticiens, racontés dans leurs chansons et partagés sur les réseaux sociaux. Des critiques du genre prétendent que cette présence en ligne non seulement documente la violence, mais aussi la catalyse. À tout le moins, cela semble nuancer l’idée que les artistes de l’underground devraient être davantage estimés par des arbitres du goût, et que toute innovation culturelle est une bonne chose.

Mark Fisher (1968-2016)

L’argument de Marx doit probablement plus au livre de Mark Fisher, Capitalist Realism: Is There No Alternative? (2009). Fisher met à jour pour un monde post-Guerre froide le concept de postmodernisme avancé par Fredric Jameson : au 21e siècle, il n’y a plus d’alternatif réel au capitalisme, qui a réussi à coopter le moindre recoin de la culture. Fisher ne cache pas que son travail est lui-même postmoderniste ; l’un de ses arguments centraux est qu’il n’y a rien de nouveau, même pas le sentiment de cela. Marx réfère en passant à Jameson et à Fisher, sans s’engager avec leurs analyses de manière significative ni reconnaître leurs apports. Alors qu’il affirme que les producteurs culturels d’aujourd’hui n’offrent rien de nouveau, son propre argument serait mieux compris comme un remballage plus commercial des penseurs qui l’ont précédé.

Pour Fisher, on peut résister à la cannibalisation incessante de la culture, mais il est difficile d’imaginer quelle forme cela prendrait. Il affirme que, dans le fond, la critique soutient le capitalisme, qui permettra de la subversion temporaire pour mieux l’assimiler et la contrôler. Il donne l’exemple de Kurt Cobain, chanteur du groupe Nirvana, qui fut hanté par l’idée d’être piégé dans cette boucle, où tout geste de résistance contre le statu quo est presque immédiatement transformé en marchandise. Après tout, il n’y avait rien que MTV aimait plus qu’un « va te faire foutre » qui lui était adressé. David Marx, par contre, voit le rock alternatif des années 1990 comme le baroud d’honneur de l’art authentique. Mais Blank Space est aussi un appel à l’action, un plaidoyer pour un soulèvement contre les forces capitalistes responsables de la mortification de la culture. Même si les dés sont pipés contre ce que Marx appelle « l’art pur », ce n’est pas une raison de baisser les bras. Ses suggestions pragmatiques dans la conclusion pour le renouvellement culturel constituent l’apport le plus valable du livre, car elles proposent un autre écosystème pour la culture.

Marx préconise le rétablissement des normes sociales non déterminées par le succès commercial, où l’art devient un bien public. Cela demanderait que les artistes prennent des risques et donnent de la valeur aux récompenses non monétaires ; il faudrait aussi que les critiques reconnaissent et soutiennent ces efforts. Au sein d’un tel écosystème, les subcultures et les contre-cultures pourraient prospérer, tout en modifiant les goûts conventionnels ; cela nécessiterait « un réservoir profond d’idées créatives ». Pour que cela puisse se faire, affirme Marx, les scènes underground auront besoin du temps pour s’épanouir en dehors du marché, afin que le courant dominant ne puisse les dévorer aussitôt. Il encourage les artistes de se familiariser avec le canon à tel point que celui-ci les ennuie ; « l’ennui est l’un des catalyseurs les plus sûrs de l’innovation ». Son dernier conseil aux producteurs culturels est de ne plus dépendre des données et des taux d’audience pour prédire ce que veulent les gens dans l’immédiat ; plutôt, il faudra faire confiance en leur propre intuition pour créer un art qui élargit les perspectives et qui a un impact plus durable.

L’un des écueils potentiels pour un(e) critique vieillissant(e) est de ne pas se rendre compte que le nouveau est réellement nouveau. Marx était adolescent dans les années 1990 sous le signe de Kurt Cobain, quand le rejet du commercialisme était un idéal répandu chez les artistes. Il est révélateur que le point de bascule pour lui, quand l’art pur est remplacé par le kitsch, c’est en 2001, ce qui coïncide avec la fin de ses études universitaires.

Les années les plus décisives pour le façonnement des goûts esthétiques sont peut-être pendant l’adolescence, quand on développe une identité différente de ses parents. La culture se vit autant dans un registre émotionnel que dans un registre intellectuel ; il est donc difficile pour toute ère subséquente de rivaliser avec les vicissitudes ferventes de sa jeunesse, et l’art qui l’accompagne. Les artistes et l’art semblent si nouveaux à cet âge, car tout le reste l’est aussi. Est-ce que le livre de Marx démontre un manque d’invention dans la culture du 21e siècle, ou témoigne-t-il d’un autre phénomène, à savoir la tendance à glorifier la transgression et l’aspect expérimental de l’art de sa jeunesse, aux dépens de l’art de la prochaine génération, caractérisé comme inauthentique et trop commercial ? « De mon temps, les artistes restaient naturels » est un sentiment qui ne vieillira jamais, tant qu’il y aura des critiques qui vieillissent.

Voir aussi dans la Web-revue :

Sur le concept d’industrie culturelle – Fredric JAMESON

La raison psychédélique : Mark Fisher et les spectres de la rareté – Devin Thomas O’SHEA

Le présent éternel : est-il encore possible d’oublier ? – Mark FISHER

Natasha O’Neill est journaliste à Vanity Fair. Elle a un doctorat (PhD) en littérature américaine de l’université de Californie à Santa Barbara.

 

bouton citer« La fin de l’innovation culturelle ? – Natasha O’NEILL », Articles [En ligne], Web-revue des industries culturelles et numériques, 2026, mis en ligne le 1er juin 2026. URL : http://industrie-culturelle.fr/industrie-culturelle/la-fin-de-linnovation-culturelle-natasha-oneill/