Les marchandises de la connaissance – Michael ROBERTS
Traduction d’un post sur le blog de Michael Roberts, thenextrecession, le 8 octobre 2019 (DB).
Dans l’Oxford Handbook of Karl Marx, Thomas Rotta et Rodrigo Teixeira ont écrit un chapitre intitulé « The commodification of knowledge and information », dans lequel ils affirment que la connaissance relève du « travail immatériel », et que « les marchandises de la connaissance » (knowledge commodities) sont en train de remplacer les marchandises matérielles dans le capitalisme moderne. « En sont des exemples de la connaissance, disent-ils, toutes sortes des données commercialisées, des logiciels, des formules chimiques, de l’information brevetée, de la musique enregistrée, des compositions et des films soumis aux droits d’auteur, et des connaissances scientifiques monopolisées. »
Selon Rotta et Teixeira, ces marchandises n’ont pas de valeur en termes marxistes, car leur reproduction ne coûte pratiquement rien. Certains déclarent que, puisque les marchandises de la connaissance n’ont pas de valeur, la loi marxienne de la valeur ne tient plus. Rotta et Teixeira prétendent en restaurer la pertinence explicative de celle-ci : bien que les marchandises de la connaissance n’aient pas de valeur, leurs propriétaires peuvent extraire des rentes des secteurs productifs à travers des brevets et des copyrights, de même que chez Marx les propriétaires des terres extrayaient des rentes (par la monopolisation) des capitalistes productifs. Les auteurs concluent en estimant le montant accru de valeur extraite en rentes par les industries de la connaissance.
Est-elle valable, cette défense apparente de la loi marxienne à l’égard de l’industrie de l’information ? Je ne le pense pas, voici pourquoi. D’abord, Rotta et Teixeira, comme d’autres auteurs qui les ont précédés comme Negri, ont mal compris la théorie marxienne de la valeur. Ce n’est pas parce que la connaissance est intangible qu’il est immatériel. La connaissance est bien matérielle et demande la dépense d’énergie humaine, processus métabolique.
Plus précisément, la dépense d’énergie humaine que constitue le processus cognitif provoque une synapse, un changement dans le système nerveux, dans les interconnexions entre neurones. Ce sont ces changements qui rendent possible une autre perception du monde. Ainsi, nier que la connaissance, bien qu’intangible, soit matérielle, c’est faire abstraction des acquis de la neuroscience. Après tout, si l’électricité et ses effets sont matériels, l’activité électrique du cerveau et ses effets (à savoir, la connaissance) devraient également être matériels. Il n’y a pas de travail « immatériel », malgré les prétentions des marxistes « cognitifs » qui incluent, semble-t-il, Rotta et Teixeira. La dichotomie n’est pas entre le travail matériel et le travail immatériel, mais entre le travail tangible et le travail intangible.
La seconde erreur faite par Rotta et Teixeira est de supposer que la connaissance ne relève pas du travail productif. Celui-ci s’effectue dans le cadre d’une relation capitaliste, et n’est pas limité aux biens tangibles ; il inclut aussi ce que les économistes orthodoxes appellent les services. Ainsi pour Marx, le domestique personnel du capitaliste est non productif (1). Mais s’il travaille dans un hôtel en tant que valet qui monte les bagages, il est productif parce qu’il reçoit un salaire du propriétaire de l’établissement.
Rotta et Teixeira nous donnent l’exemple d’une performance musicale live. « Ainsi, ce que nous appelons un concert est un faisceau des marchandises, y compris des marchandises de la connaissance comme des compositions musicales. La performance live est une combinaison du travail productif des musiciens et des techniciens, et du travail improductif des compositeurs en amont. » Mais pourquoi le compositeur est-il improductif ? Il ou elle peut vendre sa composition sous forme de copyright ou de droits de performance, ces derniers étant obligatoires en cas de concert public. Une survaleur est ainsi créée et réalisée.
Prenons l’exemple du smartphone. « Quand vous achetez un smartphone, disent Rotta et Teixeira, une partie du prix couvre les coûts de production des composantes physiques. Mais une autre partie du prix rémunère le design breveté et le logiciel sous copyright stockés dans la mémoire. Les composantes sous copyright du phone sont donc des marchandises de la connaissance, et les revenus associés à ces composantes sont des rentes de la connaissance. » Mais pourquoi les revenus des copyrights et des brevets sont-ils considérés comme des rentes seules ? L’idée, le design et le système d’exploitation ont tous été produits par du travail intellectuel (mental labour) employé par des entreprises capitalistes. Celles-ci exploitent ce travail et approprie de la survaleur en vendant ou en licenciant le logiciel. C’est du travail productif qui produit de la valeur. Ce n’est pas différent d’une société pharmaceutique qui emploie des travailleurs scientifiques pour créer un nouveau médicament qui peut être breveté et vendu sur le marché.
Pour la même raison, la production des connaissances peut créer de la valeur et de la survaleur, s’il s’agit du travail effectué pour le capital. Ici, la quantité de valeur nouvelle générée par le travail intellectuel est donnée par la durée et par l’intensité du travail intellectuel abstrait effectué, lui-même fonction de la valeur de la force de travail concernée. La survaleur est la nouvelle valeur générée par des travailleurs intellectuels en soustrayant la valeur de leur force de travail ; le taux d’exploitation est cette survaleur divisée par la valeur de leur force de travail.
La valeur de la connaissance (et de tout produit intellectuel) pourrait être incorporée dans un support objectif ou non. Dans les deux cas, c’est une marchandise intangible (mais matérielle) dont la valeur est déterminée par la nouvelle valeur produite plus la valeur des moyens de production utilisés. Le programmateur ou le dessinateur des sites en ligne est en principe aussi productif que le travailleur qui fabrique l’ordinateur si les deux sont employés par la même société. Ainsi, la production des connaissances implique la production de valeur et de survaleur (exploitation) et non de rentes. Les propriétaires capitalistes peuvent ensuite en extraire des « rentes » en appliquant les droits de la propriété intellectuelle, mais la production de valeur vient en premier. La différence entre production et appropriation est ici fondamentale.
Également, il n’est pas correct de dire que la valeur du travail intellectuel (et des marchandises de la connaissance) ne peut être quantifiée. Pour appuyer l’idée que la reproduction de la connaissance n’aurait pas de valeur, Rotta et Teixeira citent Marx : « Mais la machine est également sujette, outre l’usure matérielle, à ce que l’on pourrait appeler l’usure morale. Elle perd de la valeur d’échange dans la mesure où des machines de même construction peuvent être reproduites à meilleur marché, et où de meilleures machines viennent lui faire concurrence. Dans les deux cas, si jeune et si vigoureuse que puisse être la machine, sa valeur n’est plus déterminée par le temps de travail effectivement objectivé en elle, mais par le temps de travail nécessaire à sa propre reproduction ou à la reproduction d’une machine meilleure. Elle se trouve par conséquent plus ou moins dévaluée (2). »
D’après Rotta et Teixeira, Marx affirme ici que, puisque le temps de travail nécessaire pour reproduire une machine peut tomber au-dessous de la valeur d’une première machine en raison du progrès technique (« l’usure morale »), les marchandises de la connaissance tendront vers l’absence de valeur, car la connaissance peut être reproduite indéfiniment sans dépense de temps de travail. Mais la citation réfère à la valeur de chaque nouveau processus de production dans lequel le temps de travail impliqué dans la valeur d’une marchandise (en l’occurrence, une machine) diminue. Un déclin dans la profitabilité du capital investi ne tomberait pas jusqu’à zéro. Le taux de profit moyen est déterminé par les coûts initiaux du capital fixe, et des coûts de capital circulant impliqués dans la reproduction. La profitabilité serait toujours déterminée par tous les stades de production, même si la valeur de chaque marchandise nouvellement produite diminue.
Les marchandises de la connaissance ne peuvent être produites pour rien, car elles sont matérielles. La productivité des marchandises physiques se mesure en unités de rendement (output) par unité de capital investi. Cela tient aussi bien pour la production intellectuelle ou pour les marchandises de la connaissance comme, par exemple, un jeu vidéo. Le produit intellectuel peut être contenu dans un fichier numérique et téléchargé depuis un site en ligne vers un ordinateur, puis un autre. On peut quantifier les téléchargements, aussi bien que le rendement intellectuel et les marchandises de la connaissance. Sur les sites numériques, on peut quantifier les visites. La reproduction devient le numérateur pour la productivité et pour la profitabilité.
Le capital originel investi, le dénominateur, peut également être mesuré. D’abord, le capital investi dans la production d’un prototype. Cela ne consiste que du capital constant fixe (ordinateurs, bâtiments, équipements, usines à puces, fabriques d’assemblage, etc.), mais aussi du capital constant circulant (matières premières) et variable (salaires) ; ce dernier s’étend d’un niveau bas à un niveau élevé (des concepteurs hautement qualifiés). Viennent ensuite les coûts administratifs, le marketing et la publicité en amont de la mise sur le marché. Vient enfin le capital additionnel investi dans la reproduction des copies exactes (replicas) du prototype. En réalité, la valeur totale d’une marchandise de la connaissance est souvent élevée. La valeur unitaire est donc la valeur totale divisée par le nombre de copies exactes produites ; elle est directement proportionnelle à la valeur totale, et inversement proportionnelle à la quantité de copies exactes. La valeur de la reproduction des marchandises de la connaissance ne peut tomber à zéro, parce qu’il y a toujours des coûts de réplication dans la livraison de celles-ci au consommateur.
Encore une fois, la reproduction d’une marchandise de la connaissance n’est pas différente de la reproduction d’un nouveau médicament par une société pharmaceutique. Compris dans le prix du médicament est le coût initial de l’emploi du travail intellectuel, des tests scientifiques, de la production des comprimés et des sirops, plus des équipements annexes. Il est vrai que le coût unitaire de la production de chaque comprimé peut tomber très bas, mais cela ne veut pas dire que la valeur totale et la valeur unitaire puissent tomber à zéro.
En somme, la connaissance est matérielle (même si elle est intangible), et si les marchandises de la connaissance sont produites dans un cadre capitaliste (utilisant du travail intellectuel salarié et vendant l’idée, la formule, le programme, la musique, etc. sur le marché), alors le travail intellectuel peut créer de la valeur. Celle-ci vient de l’exploitation du travail productif, en accord avec la loi de la valeur marxienne. On n’a pas besoin de recourir au concept d’extraction des rentes pour expliquer les profits des sociétés pharmaceutiques ou de Google. L’idée d’une « rentérisation » des économies capitalistes modernes avancée par certains cherchant à modifier ou à remplacer la loi de la valeur marxienne ne correspond pas à la réalité (3).
Notes
1. (NdT) : Voir dans la Web-revue, David Buxton, « Quelques passages de Marx touchant à la production culturelle » (2022).
2. Karl Marx, Le Capital, livre 1 (traduction sous la responsabilité de Jean-Pierre Lefebvre), Éditions sociales, 2016, p. 393-94 (p. 454 dans l’édition de 1983).
3. Une grande partie des arguments présentés ici furent d’abord brillamment exposés par Guglielmo Carchedi dans « Old wine, new bottles and the Internet », Work, Organisation, Labour and Globalisation, vol. 8, no. 1, 2014. [NdT : Pour une autre vue d’ensemble de ce débat, voir Evgeny Morozov, « Critique de la raison techno-féodale« , Variations, 26, 2023].
D’autres articles de Michael Roberts dans la Web-revue :
L’intelligence artificielle (IA) et la folie des chemins de fer – Michael ROBERTS
L’intelligence artificielle prend le chemin DeepSeek – Michael ROBERTS




