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Vivre dans la vallée de l’étrange : l’intelligence artificielle et les rapports de production – Jason READ

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Traduction d’un post sur le site de l’auteur, unemployed negativity, le 17 décembre 2025 (DB).

On dit fréquemment à propos de l’IA qu’elle est inéluctable, qu’elle n’est rien d’autre que le développement des possibilités technologiques, affirmation qui relève d’une variante du déterminisme technologique. L’Histoire serait donc impulsée par la technologie – ce que Marx a appelé les forces de production. Selon cette perspective, celles-ci passent progressivement de l’ingénieur à l’usine, puis à la société entière.

Certains attribuent cette position à Marx lui-même, d’après un passage dans Misère de la Philosophie : « Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitalisme industriel » (Éditions sociales, 1948, p. 84). Sans revisiter les arguments sur la pensée de Marx vis-à-vis de la technologie, qui s’appuient souvent sur des citations tirées des textes divers, je préfère avancer un autre point de vue, fondé non sur la primauté des forces de production (la technologie), mais sur celle des rapports de production.

Louis Althusser en a donné une formulation précise : « Dans l’unité spécifique des Forces et des Rapports de Production qui constitue un Mode de Production, ce sont, sur les bases de, et dans les limites objectives fixées par les Forces de Production existantes, les Rapports de production qui jouent le rôle déterminant » (Sur la Reproduction, PUF, p. 244). Il pose ainsi le problème sous la forme d’une thèse. Comment est-il possible de saisir l’instance déterminante des rapports de production dans ce qui apparaît comme la détermination des forces de production ? Ce qui complique la question, c’est que les forces de production ne sont pas simplement posées en principe comme l’effet des rapports de production, mais ont leur propre rôle à jouer dans la fixation des limites.

Revenons à l’IA. Il est évident que l’un des usages primaires de la technologie est de réduire les coûts de production, non pas tant d’éliminer le rôle des travailleurs dans la rédaction des textes et dans la création des images, mais de réduire leur travail à la portion congrue, à la correction et à la mise au point. Ainsi, le travailleur est réduit à « un organe conscient » de la machine (Marx). Si l’on adopte l’IA, ce n’est pas en raison d’une impulsion inéluctable à fabriquer des biens plus vite et mieux, mais de rendre ce processus moins cher, standardisé et plus facile à contrôler. Moins cher veut dire moins bon, et le slop [pâtée pour cochons] en est devenu le terme définissant pour les images, vidéos et textes de mauvaise qualité qui commencent à saturer l’espace numérique. Au-delà de l’impératif de rendre la main-d’œuvre moins chère et remplaçable, il y a deux domaines où le battage autour de l’IA concerne plutôt les rapports de production : Hollywood et l’université.

À Hollywood, le conflit autour de l’IA est très visible. Elle était au centre de la grève des scénaristes en 2023, et elle continue d’être contentieuse, avec des réalisateurs qui s’y engagent pour ou contre. Son utilisation pour des affiches et pour d’autres aspects secondaires de la production filmique est avérée, mais j’imagine que pas mal de scénarios ont déjà été élaborés avec l’aide de ChatGPT. Cela dit, à Hollywood, ce n’est pas la réduction des coûts qui domine quand on parle de l’IA. On dit qu’il sera possible de l’entraîner avec des scénarios existants afin d’en obtenir de nouveaux. Je ne sais pas si cela est techniquement possible pour l’instant, mais je sais que cette vision de l’avenir est dans un certain sens déjà présente.

Ce que j’appelle « le film à propriété intellectuelle » (les suites, reboots et préquelles d’une franchise cinématographique, d’un roman graphique ou d’une série) semble écrit de cette façon. Un groupe de scénaristes fouille des versions existantes pour produire quelque chose de nouveau, mais qui n’est pas tout à fait nouveau. L’une des caractéristiques du film tiré d’un roman graphique est que, à quelques exceptions près comme le premier film des Watchmen et la série Sandman, il ne s’agit pas d’une adaptation du récit original, mais d’une adaptation à partir des tendances générales de l’intrigue, comme par exemple les modifications du Batman sombre des romans graphiques de Frank Miller. Ce genre de film ressemble et ne ressemble pas à ce qui existe déjà dans un autre médium, donnant aux images cet aspect hanté et étrange (uncanny).

Dans l’ouvrage collectif qu’ils ont dirigé (Imagination artificielle, intelligences aliénées, Les Presses du réel, à paraître à la rentrée 2026), Yves Citton et Grégory Chatonsky affirment que les images produites par l’IA se caractérisent par une forme de déjà vu, où ce qui est nouveau apparaît familier et daté aussi ; ce, parce qu’elles puisent dans un réservoir d’images existantes. Dans la technologie de l’IA (les forces de production), on perçoit ce qui est déjà présent dans les rapports de production, à savoir l’idée qu’une propriété intellectuelle puisse être la source quasi infinie de reproductions légèrement différentes. C’est la fantaisie du travail mort devenant une force productive en elle-même, où le travail vivant est réduit à un rôle minimal.

D’une certaine façon, l’idée d’un art produit par l’IA est la culmination du poids mort de la production culturelle et intellectuelle passée. Ce qui est frappant dans le modèle de streaming, c’est que la capacité à livrer des contenus à bas prix correspond à l’incapacité à produire du nouveau. Spotify peut rendre disponible la discographie complète des artistes morts en quelques clics, mais il ne peut rémunérer correctement des artistes vivant(e)s. Netflix peut racheter Warner, et Disney peut racheter ce qui reste, mais au prix de saper les bases de l’industrie du cinéma. En un sens, l’IA résout un problème que les services de streaming ont créé. Il se peut que Spotify soit plus adapté aux chansons générées par l’IA qu’à la promotion des artistes vivant(e)s.

Un schéma similaire se trouve dans le second exemple, l’université. Je ne réfère pas ici au problème de la tricherie, mais à l’idée que l’IA pourrait remplacer les ateliers de rédaction, les formateurs de langues, et en fin de compte, les enseignants. Il s’agit de la fantaisie persistante où l’on veut remplacer l’enseignement relativement onéreux et à forte intensité de main-d’œuvre par une technologie nouvelle ; on se souvient de l’engouement il y a quelques temps pour les MOOCs, et le rêve que tous les cours pourraient provenir d’un petit nombre d’universitaires de réputation mondiale, réduisant les autres au statut d’assistants précaires. Ce que nous voyons avec l’IA, c’est ce même vieux rêve relancé avec une technologie nouvelle, la même fantaisie qui voit le capital s’extirper de la dépendance aux travailleurs. Actuellement, cette fantaisie-là va de pair avec celle, cauchemardesque, d’une université radicale qui dresse ses étudiants contre leur propre société. L’IA offre alors le rêve d’un corps d’enseignants à la fois moins cher et plus docile. Comme le dit Marx à propos de la technologie : « On pourrait écrire toute une histoire des inventions, depuis 1830, qui n’ont vu le jour que comme armes de guerre du capital contre des émeutes ouvrières » (Le Capital, Éditions sociales, 2016, p. 422).

 

bouton citerREAD Jason, « Vivre dans la vallée de l’étrange : l’intelligence artificielle et les rapports de production – Jason READ», [en ligne], Web-revue des industries culturelles et numériques, 2025, mis en ligne le 1er juillet 2026. URL : https://industrie-culturelle.fr/industrie-culturelle/vivre-dans-la-vallee-de-letrange-lintelligence-artificielle-et-les-rapports-de-production-jason-read/

 

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jason read

Jason Read est un philosophe, spécialiste de Marx, Spinoza et Deleuze, qui enseigne à l’université de Maine du Sud à Portland (États-Unis). Depuis 2006, il tient un blog intitulé « unemployed negativity » (recommandé), alimenté plusieurs fois par mois.