L’industrie culturelle à l’ère de l’IA – Marc Hiver
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LA MENACE
Le Landerneau médiatique s’affole. Les chaînes de télévision publiques et privées nous alertent : nous sommes envahis par des images fixes ou en mouvement créées par l’intelligence artificielle générative ! Les réseaux sociaux marcheraient sur leurs brisées et concurrenceraient le travail honnête « en direct » des « correspondants » aux prises avec la réalité. Aux photographes de guerre, aux « grands reporters » qui nous rapportaient « objectivement » ce qu’ils constataient sur les terrains d’opération se substituent des images prétextes illustrant les évènements. À cette petite fille vietnamienne qui courait nue sur une route et qui était censée résumer l’horreur de la situation, on peut désormais générer autant d’avatars plus vrais que nature !
Des commentateurs montent au créneau : il faut que l’Education Nationale prenne la mesure du danger qui menace nos enfants ! Que l’université en première année dispense en urgence un vade-mecum, prolégomènes à toute analyse des sources de l’information et de la communication ! Qu’on réactive les Dossiers de l’écran à l’attention du bon peuple menacé par la folie des deepfakes des fake news et autres infox.
Les photographies n’auraient jamais été truquées ?
Voici une liste non exhaustive de photos truquées ou manipulées dans l’histoire politique, de la plus ancienne à la plus récente avant l’IA :
XIXe siècle
• Abraham Lincoln (v. 1860–1865) — Le portrait le plus iconique de Lincoln n’est pas vraiment lui : seule sa tête y figure, greffée sur le corps du politicien sudiste John C. Calhoun, partisan de l’esclavage — tout ce que Lincoln combattait. Il n’existait apparemment pas de cliché suffisamment « héroïque » du président.
• Le général Grant (années 1860) — Des chercheurs de la Bibliothèque du Congrès ont découvert qu’une photo célèbre montrant le général Ulysses S. Grant à cheval était en réalité un composite : la tête de Grant avait été montée sur un autre corps, dans une autre scène.
• Le général Sherman et ses généraux (1865) — Dans une photographie de Matthew Brady, le général Francis P. Blair (à l’extrême droite) fut ajouté après coup, car il n’était pas présent lors de la prise de vue principale. Son image fut extraite d’un second cliché réalisé lors de la même séance.
Époque soviétique / régimes totalitaires
• Staline et Nikolaï Iejov (1937) — L’exemple le plus célèbre : Nikolaï Iejov, chef de la police secrète soviétique, fut effacé d’une photo où il marchait aux côtés de Staline. Il fut arrêté en 1938 et exécuté en 1940, gagnant à titre posthume le surnom de « commissaire fantôme ».
• Staline — retouches systématiques — l’airbrushing, bien avant Photoshop, était courant pour effacer les imperfections physiques de Staline, notamment les cicatrices de variole et les séquelles d’une blessure d’enfance au côté gauche. Plus largement, la manipulation photographique était un moyen de réécrire l’histoire selon les principes staliniens : les individus tombés en disgrâce étaient littéralement effacés des images.
• Mao Zedong et Po Ku — À l’instar de Staline, Mao Tsé-toung fit effacer des personnages des photographies officielles lorsqu’ils tombaient en disgrâce, comme Po Ku.
• Les « quatre » arrêtés en Chine (1976) — En septembre 1976, quatre dirigeants du Parti communiste arrêtés et destitués furent supprimés d’une photo les montrant aux côtés de Mao Zedong.
• Castro et Karlos Frank (1968) — après un différend entre Fidel Castro et Karlos Frank, ce dernier disparut purement et simplement de la photographie qui les montrait ensemble.
Époque contemporaine
• Time Magazine et O.J. Simpson (1994) — Time Magazine fut contraint de s’excuser après avoir manifestement assombri la photo de garde à vue d’O.J. Simpson pour sa couverture, ce qui fut perçu comme une manipulation à charge raciste.
• John Kerry et Jane Fonda (2004) — durant la campagne présidentielle américaine de 2004, un faux montage circula, montrant John Kerry aux côtés de Jane Fonda lors d’un discours contre la guerre au Vietnam en 1971 — les deux photos étaient en réalité distincte et sans rapport.
• Les soldats « clonés » (campagne 2004) — également lors de la campagne de 2004, des soldats présents en arrière-plan d’une photo de meeting furent dupliqués par copier-coller pour gonfler artificiellement les foules.
• L’Université du Wisconsin (2000) — En 2000, un étudiant afro-américain fut ajouté numériquement à une photo de 1993 pour illustrer la diversité de l’université, alors que la scène originale ne montrait que des étudiants blancs.
• Le « Tourist Guy » du 11-Septembre (2001) — ce faux célèbre montre un touriste sur le toit du World Trade Center avec un avion en approche derrière lui. Largement diffusé, il fut rapidement démystifié, mais illustre la vitesse de propagation des faux à l’ère numérique, avant l’ère de l’IA.
• Les missiles iraniens (2008) — L’agence officielle iranienne IRNA diffusa une photo montrant quatre missiles en vol lors d’un essai militaire. Il s’avéra qu’un missile raté avait été dupliqué numériquement pour ne pas afficher un échec.
Cette liste que j’ai demandée de générer à mon assistant Claude (Anthropic) pourrait s’étendre presque indéfiniment — la manipulation de l’image politique étant aussi vieille que la photographie elle-même, et l’ère numérique des « images de synthèse » n’a fait qu’en démultiplier les possibilités et la vitesse de diffusion avant même le changement d’échelle introduit par les IA génératives.
L’IDÉOLOGIE
On refoulerait le débat autour de la question qui préluderait à l’analyse marxiste de l’idéologie : l’économique détermine-t-il les industries culturelles en dernière instance ? La Théorie esthétique nous met en garde contre tous les déterminismes économique, technique, fussent-ils « en dernière instance ». Cependant, il y a dans cette idée de « dernière instance » althussérienne, le rappel à l’ordre théorique de l’inconséquence qu’il y aurait, dans une Dialectique négative, à oublier d’autres pôles comme le politique, le sociologique, l’esthétique dans leurs déterminations réciproques.
Dans le même esprit, faut-il penser une relative autonomie des industries culturelles sur fond de détermination économique en dernière instance ? Historiquement, Althusser avait tenté de dépasser l’économisme marxiste mécanique , de raffiner la distinction infrastructure/superstructure, de critiquer la notion d’aliénation, de retravailler le concept d’idéologie comme inversion des rapports de production présenté par Marx dans L’Idéologie allemande
Bref, pour les intellectuels médiatiques, la référence marxiste de la notion d’idéologie serait à éviter comme compromise avec l’expérience communiste russe et chinoise. D’ailleurs, même la notion d’industrie culturelle, — alors qu’elle figure en France dans le Ministère de la Culture — est suspectée d’une sorte de passéisme théorique au profit de ce fameux softpower dont on nous rebat les oreilles La Web-revue ne proposerait-elle que des articles constituant un fonds daté pour une archéologie de ses sources destinée aux étudiants-chercheurs ?
L’industrie culturelle
L’industrie culturelle, l’expression consacrée dans les traductions françaises et reprises d’ailleurs par Adorno lui-même dans ses conférences en français, on l’oublie trop souvent, est d’abord un terrible oxymore, cette figure qui consiste à allier deux mots de sens contradictoire pour leur donner plus de force expressive. Mais cette expression permet aussi d’insister sur la tension productive entre les deux notions d’industrie et de culture. Car la question posée renvoie à l’industrialisation de la culture, c’est-à-dire en dernière instance à l’industrialisation de ce qu’il devrait y avoir de plus humain dans l’homme, nous rappellent les ethnologues, après son rapport aux morts.
La publicité, ce média idéologique, est l’« élixir de vie » de l’industrie culturelle et devient même « l’art par excellence ». Ainsi, « le système oblige chaque produit à utiliser la publicité, la technique publicitaire est entrée triomphalement dans l’idiome, le “style” de l’industrie culturelle . ».
Par ailleurs, loin de nous « informer » sur les nouveautés et l’utilité des produits de grande consommation, on retrouve cette idée-force en filigrane de la publicité comme paradigme des autres médias de masse : illusion de la concurrence de celui qui peut payer les droits exorbitants que réclament les agences de publicité. Idée d’une terrible actualité dans un monde où les publivores ont leur festival et leur « culture pub », essayant de réaliser la terrible prédiction d’Adorno : « La publicité devient l’art par excellence . » et surtout un art du mensonge et de la démagogie.
En résumé, les points forts du filtre « industrie culturelle » pour appréhender les cultures numériques étaient déjà avant l’ère des IA génératives et a fortiori avant l’ère des agents IA de plus en plus autonomes et communicantes entre elles :
1. La thèse de la publicité comme modèle économique et esthétique des industries culturelles.
2. Le rappel de la greffe, sur cet invariant publicitaire, du nouveau modèle économique reposant sur une segmentation du marché culturel et se distinguant d’un modèle relevant d’une massification indifférenciée. Dans sa drague publicitaire, ce nouveau modèle poursuit la voie d’une industrialisation croissante de l’humain : ouverture d’un marché de la vie privée (Facebook) autour de la notion de profil
3. L’hypothèse à interroger — dans le cadre de cet approfondissement de la logique du capitalisme — d’une extension du marché de la vie privée à la marchandisation du lien social dans les réseaux sociaux.
4. Le double langage pseudolibertaire et hégémonique que nous avons pointé dans l’exemple de l’alliance objective entre Google et Wikipédia. Ce paradoxe interpelle toutes les institutions, liées à l’information et à la formation, confrontées aux problèmes inhérents à l’industrialisation de la formation et de la recherche.
5. Interroger les notions « serpent de mer », comme celles d’interactivité (nouvel avatar du rapport actif/passif) et de participatif, dans leur dimension idéologique qui s’incarne dans le déterminisme technologique toujours en vigueur.
6. S’armer pour un rapport de force entre les institutions culturelles et l’idéologie des contre-cultures autour de l’enjeu numérique. Le déterminisme technologique, s’alliant à une sensibilité éthique, cherche d’une manière démagogique à occuper tout le terrain de la recherche sur ces nouveaux objets d’étude.
7. En conclusion, le champ des industries culturelles nous invite à un travail de mémoire, à la défense et l’illustration de l’importance du retour à une dimension critique et historique dans la recherche. Cette dimension critique n’est-elle pas refusée objectivement par Wikipédia — et c’est pour moi un cas d’école — au nom de la neutralité de sa charte et du recours imposé dans les articles aux seules sources secondaires ?
Esprit critique et théories du complot
Au nom d’un esprit critique personnel non fondé sur un socle de connaissances scientifiques qu’ils « partagent » avec leurs « abonnés », les complotistes et assimilés, arc-boutés sur un doute qui n’a rien de méthodique, analysent eux aussi les images : celle des premiers pas sur la lune, celle des tours jumelles, etc. Comme si ces chercheurs autoproclamés se prenaient tous pour des lanceurs d’alerte face aux mensonges d’un État profond franc-maçon, sioniste, pédocriminel décidant en sous-main de la direction du monde dont les politiques ne seraient que les marionnettes. Bien sûr les notions de capitalisme et de dictature sembleraient trop « idéologiques », passéistes pour être réintérrogées.
Idéologues médiatiques et complotistes des réseaux sociaux se rejoignent donc dans un esprit qui n’a de critique que le nom. Alors, se faire peur à propos de l’IA sur son recouvrement d’une réalité qui se présente comme une Arlésienne quand elle est découplée du symbolique (les mots, les images pour la dire cette « réalité ») et de l’imaginaire du rêve et de l’art manque ce qui peut effectivement poser une difficulté à venir : entre une IA gratuite, une IA d’abonnés (25 euros par mois) et une IA pro (200 euros par mois de plus en plus performante), il convient aujourd’hui de réfléchir sur le coût écologique de l’IA et bien entendu sur l’avenir de l’emploi. Allons-nous vers un nouveau capitalisme exploitant ses robots plus ou moins humanoïdes, où la majorité recevrait à ne rien faire un RUB (un revenu universel de base) ; ou vers un capitalisme décrit par Huxley dans le Meilleur des mondes avec une dichotomie radicale entre deux classes sociales séparées par un apartheid économique ; ou encore un nouveau communisme n’ayant rien à voir avec celui catastrophique du siècle dernier et qui nationaliserait en les mutualisant les forces de travail robotiques au service de l’humanité où une « élite » n’exploiterait plus les « masses », mais œuvrerait par goût de la recherche et du développement de l’outil de travail avant une éventuelle et totale autonomie des agents IA communicants entre eux ?
Je conseille donc de se replonger dans le fonds d’archives de la Web-revue et de ses références pour comprendre comment la circulation de l’information et de la communication n’a jamais été neutre, mais filtrée par des intermédiaires demi-savants et surtout par des savants auxquels nous accordons notre confiance dans le concert intellectuel dont nous ne sommes que des instruments rassemblés au sein d’un orchestre qui essaie de jouer entre les musiques savantes, tonales et atonales et surtout hybrides qui enrichissent notre sensibilité et notre entendement pour un être humain qu’on espère augmenté jusqu’à ce que notre planète et sa galaxie arrivent au bout de leur obsolescence programmée !
BIBLIOGRAPHIE SUR L’INDUSTRIE CULTURELLE
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HIVER Marc, « L’écriture : une pratique collaborative à l’ère de l’IA ? – Marc Hiver », Articles [En ligne], Web-revue des industries culturelles et numériques, 2025, mis en ligne le 1er juillet 2025. URL : http://industrie-culturelle.fr/industrie-culturelle/lecriture-une-pratique-collaborative-a-lere-de-lia-marc-hiver/
HIVER Marc, « Mémento pour repenser la théorie de la Kulturindustrie – Marc Hiver », Articles [En ligne], Web-revue des industries culturelles et numériques, 2025, mis en ligne le 1er mai 2025. URL : http://industrie-culturelle.fr/industrie-culturelle/memento-pour-repenser-la-theorie-de-la-kulturindustrie-marc-hiver/
HIVER, Marc, Adorno et les industries culturelles -communication, musique et cinéma, Paris, L’Harmattan, collection « Communication et civilisation », 2010.
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Muller-Doohm, Stefan, Adorno, une biographie, Paris, Gallimard (traduction française Bernard Lortholary), 2004.
Orwell, George, 1984, Paris, Gallimard, collection « Folio » (traduction française Amélie Audiberti), 1950.

Philosophe, spécialiste des sciences de l’information et de la communication, d’Adorno et des industries culturelles
Dernier livre : « Adorno et les industries culturelles – communication, musique et cinéma »,
L’Harmattan, collection « communication et civilisation »


