Cet article, traduit par moi, a été posté sur le site Sublationmag.com, le 25 octobre 2024 (DB).
On a récemment annoncé que Kneecap – un film de Sony Pictures (mais bénéficiant d’une généreuse subvention publique) sur la lutte identitaire contre le pouvoir d’État d’un groupe de rap qui chante en gaélique irlandais – aura une distribution aux États-Unis. Le film lui-même n’est pas remarquable ; mis à part la cinématographie et les performances, il n’est ni bon ni mauvais. Mais d’une certaine mesure, sa revendication d’une radicalité politique est typique du cinéma actuel.
Kneecap [nom du groupe de rap, et référence à la mutilation punitive consistant à tirer une balle dans la rotule des « traîtres »] raconte l’histoire de trois hommes de l’Irlande du Nord qui entendent résister au déclin de la langue gaélique à travers la musique rap. En cela, il est comparable à Encanto (Disney, 2021) : un conte simple sur le maintien de l’identité face aux oppresseurs maléfiques qui veulent éliminer la diversité en faveur d’une culture monotone, d’un retour à la dynamique réellement oppressive de l’État capitaliste d’autrefois, mais qui est complètement différent du régime de subventions publiques d’aujourd’hui. Cette nouvelle dynamique capitaliste dépend de la marchandisation croissante des identités dans un monde de plus en plus injuste et instable, ce qui pousse à son tour les individus aliénés à s’accrocher aux signifiants identitaires. « Chaque mot prononcé en gaélique serait une balle » dirigée contre l’oppression implacable des Anglais. Il faut noter, cependant, que le film est partiellement financé par l’État britannique, et que le PIB par habitant de l’Irlande est actuellement deux fois celui de la Grande-Bretagne. (En réalité, les citoyens irlandais sont de plus en plus appauvris par les forces de l’entreprise, comme leurs homologues britanniques).
Rien d’extraordinaire dans tout cela, même s’il est intéressant de constater qu’une certaine presse radicale, peut-être encouragée par le soutien affiché à diverses causes, a loué l’intrigue disneyesque du film – à l’honneur au célèbre festival de Sundance – pour son anticapitalisme. L’existence du film manifeste, néanmoins, deux grandes tendances du cinéma contemporain. D’abord, il reflète la mainmise d’un petit groupe d’organismes de financement sur quels films sont tournés et distribués, pointant vers une nouvelle phase dans l’histoire d’une forme artistique en régime capitaliste. Deuxième, il atteste de la dominance des identités particularistes et de la politique de représentation dans les films que l’industrie permet d’exister, surtout à un moment où ces organismes de financement – comme l’État lui-même – se sont inclinés devant de puissantes entreprises multinationales.
Un nouveau livre traite ces deux tendances de l’industrie cinématographique comme deux faces d’une même pièce. Il s’agit de Psychocinema (Polity Press, 2024) par la cinéaste et psychanalyste nord-irlandaise Helen Rollins, qui réexamine le lien entre cinéma et psychanalyse, et qui propose un retour au noyau universaliste des deux. Pour Rollins, une mésinterprétation des idées psychanalytiques a abouti à une vision identitaire du cinéma, mystifiant et intensifiant les forces destructrices du marché, tout en prétendant les résoudre. Ce qui en résulte, c’est le détournement de son pouvoir d’émancipation d’un médium doté d’un fort potentiel politique.
À partir de sa propre perspective psychanalytique, Rollins vise quelques grands noms de l’approche freudienne du cinéma comme Laura Mulvey (dont le concept du « regard masculin » (male gaze) s’est imposé dans la discipline dans les années 1990), et comme Barbara Creed (dont la lecture de la franchise Alien comme l’incarnation du « féminin monstrueux » continue d’influencer les interprétations féministes du cinéma).
Rollins ne nie pas les mérites de ces travaux, notamment ceux qui mobilisent les écrits de Foucault portant sur les systèmes de pouvoir, mais elle affirme qu’une compréhension particulariste de la subjectivité est non seulement antithétique à la psychanalyse, mais analogue à la logique du capital. Il n’est pas surprenant que l’un des acteurs de Kneecap dise dans des interviews qu’une langue indigène attache ceux et celles qui la parlent à la terre. À une époque qui voit des émeutes contre l’immigration avec des mots d’ordre comme « Irlande pour les Irlandais », ce genre d’identitarisme de gauche – un argument forgé en opposition au colonialisme des siècles passés – n’est clairement pas aussi radical qu’il prétend dans le contexte actuel. D’abord la tragédie, ensuite la farce.
Rollins affirme qu’Alien « était parfois mal compris comme un film contenant un message singulièrement féministe, plutôt que potentiellement marxiste ». Selon elle : « Une lecture féministe était peut-être la plus pertinente au moment de la sortie du film [1979] quand les femmes étaient longtemps exclues de la vie publique. Mais à une époque où des récits progressistes fondés sur le genre sont mobilisés pour mystifier les mécanismes du capital (par exemple le féminisme à la girl boss), une critique matérialiste pourrait être plus féconde, dévoilant comment des particularismes peuvent barrer l’apport psychanalytique à une politique émancipatrice. »
En dépit des gains féministes importants, les critiques psychanalytiques du cinéma dans les années 1990 et 2000 ont fini par gommer les conditions matérielles et économiques de la production dans un récit progressiste qui associait la psychanalyse avec la lutte pour l’émancipation particulière des identités marginalisées ou opprimées. Cela exprime justement la mauvaise infinité du capitalisme contemporain et de ses organismes de financement de la culture. Il est difficile d’analyser et de critiquer cette dynamique précisément en raison de sa ferveur religieuse et de son mésusage de l’esthétique des mouvements anticapitalistes. Alors que la vie personnelle est politique dans la mesure où la subjectivité est structurellement manquante, elle ne peut être soulagée de la manière transcendante promise par le capitalisme. Pointant vers un manque collectif qui englobe tout le monde, le capitalisme identitaire arrête la promesse d’émancipation au niveau de l’individu, proposant le soulagement du manque existentiel à travers un amas de signifiants identitaires, qui sont autant de marchandises, et à travers l’inclusion contingente d’individus méritants. Ce faisant, il exploite l’histoire de la politique anticapitaliste en tant que repoussoir idéologique aux forces destructives qui rendent nécessaire l’émancipation des groupes spécifiques en premier lieu.
Helen Rollins (photo : Peter Rollins)
Opposé à cela, Psychocinema affirme qu’il existe un lien entre psychanalyse, cinéma et émancipation, mais celui-ci ne se trouve pas dans la promesse d’identité. Pour Rollins, le pouvoir potentiel du cinéma – comme celui de la clinique en psychanalyse – est de révéler la structure du sujet à lui-même, et ce faisant, de le forcer d’admettre que, pris dans les fantaisies du capitalisme, nous sommes tous des sujets capables de désirer et de penser ensemble, quelles que soient nos identités. En réservant une place pour le manque, universel et pérenne, qui caractérise la subjectivité, on peut mieux voir que la promesse idéologique du capitalisme est illusoire.
Toujours selon Rollins, l’histoire du rapport entre la psychanalyse et le cinéma est marquée par la mésinterprétation de l’apport de la psychanalyse. Dans l’approche orthodoxe, on tendait à l’utiliser pour révéler les secrets du film : une banane représente un pénis, et un vaisseau spatial un utérus. Comme un détective déterrant le sens caché, on réfléchissait sur ce qui s’était passé dans la tête du réalisateur, comme si le vrai sens du film se trouvait là. À l’encontre de cela, Rollins voit le cinéma non comme une représentation, mais comme un processus, où les désirs et les fantasmes sont saisis et puis (idéalement) révélés, forçant le sujet à parvenir à la réalisation (peut-être inconsciente) que nous soyons tous des sujets de l’idéologie et des fantasmes.
En fin de compte, le film est une technologie nouvelle, vieille de quelques générations seulement. Selon Rollins, son pouvoir particulier, par rapport à d’autres technologies, est d’être « mécaniste en termes d’affect, et plus important, de fantaisie », processus qui intègre une conception matérialiste de la psychanalyse, portée sur les structures de subjectivité qui interagissent avec le monde extérieur, et non sur l’identité. Regarder un film, pour elle, c’est affronter la nature de la subjectivité : orientée autour du manque, de l’échec, et de fracture partagée. Cela va directement à l’encontre de la pensée identitaire, qui domine de plus en plus alors que la logique du marché suinte dans chaque fissure de notre monde, y compris dans notre subjectivité. Plus le capitalisme semble impossible à surmonter, plus nous l’investissons comme des utopistes toxicomanes, incapables d’imaginer un monde plus équitable. Ce faisant, on s’engage dans des distinctions du type ami/ennemi, des visions impossibles de la pureté qui exigent des boucs émissaires contingents, ce qui nous amène à imaginer un capitalisme sans contradictions sous une forme « éthique ». On n’arrive pas à comprendre que ces boucs émissaires – ceux qui ne nous ressemblent pas – représentent un monde utopique dans leur ombre, et y seraient le facteur nécessaire. Cette logique (inconsciente) est soutenue par l’investissement idéologique dans la promesse d’une identité unitaire, par l’idée qu’il puisse exister une subjectivité sans manque ontologique (ce qui est antithétique au principe fondamental de la psychanalyse).
Cela, affirme Rollins, est parfois perçu par des cinéastes et des audiences, mais il est souvent occulté par la logique oppositionnelle en régime capitaliste. Ce que nous voyons dans la production des récits où figurent des héros identitaires — la feuille « progressiste » cachant la nécessaire conscience de classe — est l’obscurcissement du potentiel émancipateur du cinéma. Il y a une crise d’identité dans le monde du cinéma, mais c’est une crise d’un surplus d’identité, d’un investissement identitaire trop sûr de lui.
Alfie Bown est senior lecturer au département d’humanités numériques, King’s College, Londres. Sa recherche se focalise sur la psychanalyse, les médias numériques et la culture populaire. Il est l’auteur d’ Enjoying It: Candy Crush and Capitalism (Zero Books, 2015) ; The Playstation Dreamworld (Polity, 2017) ; In the Event of Laughter: Psychoanalysis, Literature and Comedy (Bloomsbury, 2018) ; Post-Memes: Seizing the Memes of Production (Punctum, 2019) ; Dream Lovers: the Gamification of Relationships (Pluto, 2022) ; et Post-Comedy (Polity Press, 2024).
BOWN, « Un cinéma universel peut-il exister dans un monde identitaire ? – Alfie BOWN», [en ligne], Web-revue des industries culturelles et numériques, 2025, mis en ligne le 1er avril 2025. URL : https://industrie-culturelle.fr/industrie-culturelle/un-cinema-universel-peut-il-exister-dans-un-monde-identitaire-alfie-bown/
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