Tout devient télévision : une théorie de la culture et de l’attention – Derek THOMPSON
Traduction d’un post sur le compte Substack de l’auteur, le 10 oct. 2025 (DB).
C’est une convergence qui donne le frisson : tout ce qui n’est pas télévision se transforme en télévision. En voici trois exemples :
1. Lors d’une audience devant la Federal Trade Commission le 6 août, Meta (la société mère de Facebook et d’Instagram) a fait valoir un argument surprenant : Meta n’a pas de monopole sur les médias sociaux parce que ce n’en est pas un.
« Aujourd’hui, prétend Meta, seule une fraction du temps passé sur les plateformes de Meta – 7 % sur Instagram, 17 % sur Facebook – concerne la consommation des contenus postés par des « amis ». La plupart du temps passé sur les deux applications implique la consommation des vidéos, de plus en plus en format court (shorts) et « non connectées » (ne provenant pas d’un « ami » ou d’un compte suivi), qui sont recommandées par l’algorithme créé par Meta pour contrer sa rivale TikTok (1). » Les médias sociaux sont passés du texte et de l’image à la vidéo, puis au streaming, avant de se stabiliser en écrans diffusant des heures de vidéos provenant des créateurs que nous ne connaissons pas. Dans les dix dernières années, les médias sociaux relèvent moins du réseautage que du remplacement ou du supplément de la télévision sur un écran plus petit qui sert la même fonction.
2. Au départ, les podcasts ressemblaient à la radio sur Internet. Mais les podcasts qui ont le plus de succès aujourd’hui sont des vidéos sur YouTube. La consommation des podcasts en format vidéo croît vingt fois plus que ceux en format audio, et plus de la moitié des podcasts les plus suivis sont en format vidéo seul. YouTube est devenu la plateforme de loin la plus populaire pour les podcasts. Sur Spotify, le nombre de podcasts vidéo a presque triplé depuis 2023 (2). Les podcasts se transforment en télévision.
3. Dernièrement, Meta a introduit un produit nommé Vibes, et OpenAI a lancé Sora. Les deux sont des réseaux sociaux où on peut visionner sans fin des vidéos générées par l’intelligence artificielle. Certains analystes prédisent que ces outils mèneront à une efflorescence de la créativité. « Sora pourrait permettre tout le monde de devenir un créateur sur TikTok » dit l’investisseur et analyste M. G. Siegler (3). Mais l’histoire d’Internet suggère que ces outils suivront la règle du 90/9/1 : 90 % des utilisateurs consomment, 9 % remixent ou repostent, et seulement 1 % créent. Comme le montre le professeur de marketing Scott Galloway, 94 % des vues sur YouTube viennent de 4 % des vidéos, et 89 % des vues sur TikTok viennent de 5 % des vidéos. En réalité, les architectes de l’intelligence artificielle ne font que construire une séquence infinie de vidéos créées par des gens que nous ne connaissons pas. Même l’intelligence artificielle se met à faire de la télévision.
Le trop-plein du flot
Que le point de départ soit un trombinoscope (Facebook), de la radio ou des images générées par l’IA, le point d’arrivée semble être le même : un fleuve de vidéos en format court. En mathématiques, un attracteur décrit l’état vers lequel un système dynamique tend à évoluer : laisser tomber une bille dans un bol et elle fera quelques boucles avant de se poser au fond ; de même, l’eau dans un évier formera une spirale avant de se drainer. Des formes complexes se stabilisent souvent en formes récurrentes avec le temps. La télévision semble être l’attracteur de tous les médias.
Par « télévision », je réfère à quelque chose de plus vaste que la télévision hertzienne, le câble ou les plateformes comme Netflix. Dans Television, Technology and Cultural Form (1974), le critique britannique Raymond Williams écrit que « dans tous les systèmes de communication avant [la télévision], les composantes essentielles sont discontinues ». Par exemple, un livre est relié et fini, existant en lui-même ; une pièce est jouée dans un théâtre particulier à une heure fixe. Pour Williams, la télévision a déplacé la culture de produits discrets à une séquence continue et fluide d’images et de sons ; il a appelé cette nouvelle donne « le flot ». Quand je dis que tout devient télévision, je veux dire que des formes diverses de média et de divertissement se convergent vers un flot continu de vidéos épisodiques.
Selon la définition donnée par Williams, les plateformes comme YouTube et TikTok représentent des formes encore plus parfaites de télévision que la télévision hertzienne. Sur une chaîne comme NBC ou HBO, on choisit une série ou une émission particulière. Sur TikTok, par contre, rien n’est essentiel ; tout contenu particulier est accessoire, voire inessentiel. L’attrait de la plateforme est le sentiment de l’infini promis par son algorithme. C’est le flot, et non le contenu, qui est primordial. Une des implications de « tout devient télévision » est qu’il y a désormais trop de télévision, tellement, en fait, que de plus en plus celle-ci est produite en supposant que le public soit en train de faire autre chose, distrait d’avance. Apparemment, les producteurs à Netflix demandent aux scénaristes de simplifier les intrigues afin de ne pas perdre des téléspectateurs qui regardent à moitié, ou même à quart, alors qu’ils manipulent leurs smartphones. Comme l’a reporté le journaliste Will Tavlin :
« Plusieurs scénaristes qui ont travaillé pour [Netflix] m’ont dit qu’une note de service fréquente des directeurs insiste que tel personnage doive « annoncer ce qu’il est en train de faire afin que les téléspectateurs qui ont allumé le téléviseur sans le regarder puissent suivre ». (Dans le film Irish Wish, Lohan dit à son amant James : ″je reconnais que nous avons passé une belle journée avec des vues magnifiques et de la pluie romantique, mais ça ne te donne pas le droit de contester mes choix de vie. Demain, je vais épouser Paul Kennedy″. ″OK, dit-il, tu ne me reverras plus, car quand mon travail sera terminé, je vais partir pour la Bolivie pour prendre des photos d’un lézard des arbres en voie d’extinction″) (4). »
Parmi les multiples genres de Netflix, l’un s’appelle « le visionnement distrait » (casual viewing). L’étiquette est réservée par Netflix pour les sitcoms, les soaps, ou certains films qui sont produits pour être regardés à moitié en faisant le ménage. Les critiques qui regardent attentivement la télévision en streaming sont comme des enfants qui fixent le soleil ; on n’est pas censé le faire ! On suppose que la télévision soit simplement là, allumée, pendant que le consommateur fait autre chose. Il se peut que beaucoup de contenus diffusés ne soient pas censés capter l’attention, mais plutôt tamponner celle-ci, éponger des gouttes d’expérience sensorielle alors qu’on se focalise sur d’autres écrans en même temps. À la limite, la télévision n’est pas faite pour être regardée. Elle est faite pour rejoindre le flot. Ce qui compte, c’est le bouton de lecture.
Seul et stupide
Pourquoi tout cela est important ? Je n’ai rien contre les images animées en tant que telles. Mon souci, c’est ce qui se passe quand la grammaire de la télévision conquiert en peu de temps tout le paysage médiatique. Récemment, j’ai écrit des pièces sur deux grandes tendances de la vie américaine qui ne se chevauchent pas nécessairement. Dans « The Antisocial Century » (5), je trace la montée de la solitude, et ses effets sur l’économie, la vie politique, et la société en général. Dans « The End of Thinking » (6), je trace le déclin de l’alphabétisation et des capacités au calcul, et le passage d’une culture de l’écrit à une culture de l’oral. Ni l’une ni l’autre de ces tendances ne sont exclusivement causées par la logique d’une télévision colonisatrice, mais elles sont exacerbées de manière significative par celle-ci.

Le rôle de la télévision dans la montée de la solitude ne peut être ignoré. Dans Bowling Alone (7), l’universitaire Robert Putnam écrit que, entre 1965 et 1995, l’adulte moyen a gagné six heures de loisir par semaine. Il aurait pu utiliser ces 300 heures annuelles de loisir en plus pour acquérir une nouvelle compétence, pour participer dans la vie communautaire ou pour faire des enfants (8). Au lieu de cela, l’Américain moyen a consacré quasiment tout ce temps de loisir supplémentaire à la télévision, ce qui a rapidement changé l’aménagement des intérieurs, les relations personnelles, et la vie sociale.
« En 1970, seulement 7 % des enfants de 9-10 ans avaient un téléviseur dans leur chambre ; en 1999, ils étaient 77 %. Des journaux d’emploi du temps hebdomadaires dans les années 1990 montraient que des époux passaient quatre fois plus de temps regardant la télévision ensemble qu’en se parlant. Ceux qui disaient que la télévision était leur « forme principale de divertissement » étaient moins enclins à s’engager dans la moindre activité sociale : bénévolat, pratique religieuse, diners entre amis, piqueniques, dons du sang, et même l’envoi des cartes de vœux (9). » Certains critiques de Bowling Alone pensaient que Putnam avait exagéré le déclin du capital social aux États-Unis ; d’autres disaient qu’Internet allait résoudre ce problème. Dans un essai de 1995 sur le déclin de la lecture et la montée de la technologie numérique, Jonathan Franzen écrit que les plus grands partisans de la tech croient qu’Internet va nous guérir de la blessure faite par la télévision : « La technologie numérique, selon cet argument, est une bonne médecine pour une société malade. […] La TV nous a donné le gouvernement par l’image ; l’interactivité retournera le pouvoir au peuple. La TV a produit des millions d’enfants impossibles à éduquer ; les ordinateurs corrigeront cela. La programmation d’en haut nous a isolés ; des réseaux d’en bas nous réuniront. »
On sait maintenant que les médias numériques ne constituent pas l’antidote à la télévision. Boostés par les sérums algorithmiques, les médias numériques se sont transformés en super-télévision : davantage d’images, de vidéos, d’isolement. Le temps passé seul chez soi a augmenté, alors que les appareils sont des sources infinies de contenus vidéo. Loin de surmonter la crise de la solitude décrite par Putnam dans les années 1990, nous sommes encore plus seuls que jamais. Il serait imprudent de rejeter la responsabilité de la folie de l’actuel moment politique sur les vidéos en format court. Mais il ne faut pas oublier que, depuis longtemps, certains critiques ont essayé de nous avertir des conséquences néfastes de la télévision.

Dans Amusing Ourselves to Death (1985) (10), Neil Postman écrit que « chaque médium, comme le langage lui-même, rend possible un mode de discours unique en fournissant une nouvelle orientation de la pensée, de l’expression, de la sensibilité ». La télévision, affirme-t-il, nous parle dans un dialecte particulier. Quand tout devient télévision, chaque forme de communication commence à adopter ses valeurs : immédiateté, émotion, spectacle, brièveté. Dans la lueur d’un journal télévisé local, ou d’une source d’information indignée, le téléspectateur se baigne dans une cuve de son propre cortisol. Quand tout est urgent, rien n’est vraiment important. Le politique devient théâtre. La science devient storytelling. L’information devient performance. Le résultat, selon Postman, est une société qui a oublié comment penser en paragraphes, et qui a appris à penser en scènes.
Regardez les protagonistes politiques de nos jours. Trump est l’ancienne star d’une reality show. Mamdani [le nouveau maire de New York] sait comment s’adresser à la caméra (11). Maîtriser la grammaire de la télévision, surtout en format court, n’est pas accessoire au succès politique aux États-Unis, c’en est la manifestation même. Réflexion faite, cette dernière phrase contient un mot de trop : « politique ». Pour les jeunes, la vidéo courte est indifférenciable du succès en général. Pendant les cinq dernières années, les sondages montrent que le métier le plus désiré de la génération née entre la fin des années 1990 et 2010 est « influenceur-euse ».
Quand tout devient télévision, ce que se perd n’est pas quelque chose d’aussi vaste que l’intelligence – quoique – (12), mais quelque chose de difficile à saisir, à savoir l’intériorité. La capacité à la solitude supportée, à l’attention soutenue, à la vie intérieure, plutôt qu’au glissement machinal du petit doigt. Ces vertus semblent déphasées dans un monde où tous les médias sont pareils, et où tout dans la vie converge vers le même système de valeurs : celui de la télévision. Je n’ai pas de réponse à ce mal, mais nous devrons la trouver rapidement. La bille tourne toujours, mais bientôt elle sera au fond du bol.
Notes
1. https://www.courtlistener.com/docket/18735353/627/federal-trade-commission-v-meta-platforms-inc/
3. https://spyglass.org/soras-slop-hits-different/
4. www.nplusonemag.com/issue-49/essays/casual-viewing/
6. https://www.derekthompson.org/p/the-end-of-thinking
7. (NdT) Pour un article de Putnam résumant son argument, traduit en français : https://shs.hal.science/halshs-00943612/file/Putnam_Bowling_en_solo.pdf
10. Traduction française : Se distraire à en mourir (Fayard, 2011 (poche) ; édition originale, Nova, 1986) (NdT).
11. https://www.derekthompson.org/p/what-speaks-to-me-about-abundance
12. https://www.derekthompson.org/p/the-end-of-thinking





