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L’intelligence artificielle (IA) et la folie des chemins de fer – Michael ROBERTS

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Traduction d’un post sur le blog de Michael Roberts en décembre 2025 (David Buxton).

La bulle de l’IA s’accroît toujours. Les « sept magnifiques » de la tech (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft, Nvidia, Tesla), ainsi que les entreprises de l’IA, boostent le marché des valeurs aux États-Unis. Les dix entreprises américaines les plus grosses (selon leur valeur boursière), qui possèdent plus de 40 % de la capitalisation totale de l’indice du S & P 500 (Bourse de New York), continuent de se valoriser nettement au-dessus de l’augmentation des revenus (profits) affichés.

Les revenus récents des « hyperscalers » (les entreprises qui développent l’IA) montrent que leur croissance reste forte, mais que, de plus en plus, les flux de trésorerie disponibles (free cash flow) sont aspirés par les investissements. Par conséquent, ces entreprises ont recours au crédit-bail (leasing) et à l’endettement pour soutenir la course au développement de l’IA ; elles représentent désormais 75 % du retour sur investissement de l’indice S & P 500, 80 % de la croissance des revenus, et presque 90 % de la croissance des dépenses capitalistiques en 2025. Les investissements dans l’infrastructure de l’IA ont atteint presque 400 milliards $ en 2025 ; en 2030, les dépenses cumulées pourraient y monter jusqu’à 7000 milliards $. Environ 60 % de ces investissements sont consacrés aux semi-conducteurs et à l’infrastructure informatique, ce qui représente un niveau sans précédent pour une nouvelle technologie au tout début de ses applications commerciales.

Dire que c’est l’investissement dans la tech qui propulse l’activité économique aux États-Unis n’est pas entièrement vrai. Beaucoup d’équipements dans les centres de données sont d’origine étrangère ;  ce sont donc des contributions négatives compensatoires au PIB. Cela dit, la « montagne de silicone » continue de croître.

La bulle – c’est le terme juste – de l’IA ressemble de façon alarmante à la « folie des chemins de fer » (railway mania) en Grande-Bretagne dans les années 1840 et aux États-Unis dans les années 1870. À l’époque, on a vu les chemins de fer comme une nouvelle technologie puissante à même de transformer le transport des marchandises et le déplacement des individus, menant à la spéculation massive dans les actions des compagnies de chemins de fer. Chaque compagnie entamait la construction d’une nouvelle ligne en Grande-Bretagne ; quelques décennies plus tard aux États-Unis, la connexion transcontinentale y était une réalité.

En Grande-Bretagne, la folie a atteint son apogée en 1846, quand furent votées 263 lois parlementaires créant de nouvelles compagnies, qui proposaient 15 300 kilomètres de rails. Environ un tiers des trajectoires autorisées n’ont pas été construites, soit parce que les compagnies en question ont fait faillite en raison d’une mauvaise gestion financière, soit parce qu’elles ont été rachetées par des concurrents plus gros, soit enfin parce qu’elles se sont avérées frauduleuses, transférant l’agent des investisseurs vers d’autres secteurs.

Entre les années 1860 et les années 1900, les rails transcontinentaux ont transformé les États-Unis. Ils ont aidé à peupler l’Ouest, et comme en Grande-Bretagne, ils ont fait émerger une nouvelle forme d’entreprise capitaliste : la société par actions (joint stock company), possédée et financée par des investisseurs publics divers. Les chemins de fer ont contribué à transformer les États-Unis en puissance bicôtière, et ont révolutionné la finance. Comme l’historien Richard White l’écrit dans son livre Railroaded [forcé] : « [les compagnies transcontinentales] ont créé la modernité autant par leur échec que par leur succès, [laissant derrière elles] un legs de banqueroutes, de deux récessions, de dégâts environnementaux, de crises financières et de bouleversements sociaux. »

Pour l’instant, l’essor des investissements dans l’IA n’est pas encore aussi important que celui dans les chemins de fer au 19e siècle, qui a finalement atteint 6 % du PIB américain, comparé à 1,2 % du PIB investi actuellement dans les centres de données de l’IA, et à 4 % dans le traitement de l’information. Mais le niveau des investissements s’y approche…

Dans la « folie des chemins de fer », la bulle a fini par éclater. Aux États-Unis, le déclencheur de la panique boursière de 1873 fut la faillite de Jay Cooke & Co., le premier établissement bancaire américain. Cooke avait fait sa réputation en tant que financier principal de l’armée du Nord lors de la Guerre civile. Il a accepté de financer le projet du Northern Pacific Railway pour relier la côte d’Oregon au réseau du nord-est existant. Mais la première ligne transcontinentale avait déjà été terminée ; des soucis de surcapacité, couplés avec la méfiance croissante envers les titres émis par les compagnies de chemin de fer, ont fait chuter la valeur des obligations du Northern Pacific. La faillite de Cooke en septembre 1873 fut suivie par une récession mondiale qui a duré jusqu’aux années 1890.

Marx a commenté à l’époque que la concentration énorme de l’investissement boursier dans les compagnies de chemin de fer américaines « a donné, en un mot, une impulsion jamais imaginée jusque-là à la concentration du capital, et aussi à l’activité cosmopolite, accélérée et immensément élargie, du capital d’emprunt, embrassant ainsi le monde entier dans un réseau d’escroquerie financière et d’endettement mutuel, forme capitalistique de la ″fraternité internationale″ (1). » Quand les actions des compagnies de chemin de fer ont perdu de la valeur, le reste du marché a chuté aussi, menant à la récession.

En Grande-Bretagne, la bulle des chemins de fer a éclaté en 1847. Marx a analysé cette bulle une vingtaine d’années plus tard dans le livre III du Capital, la désignant comme la « grande escroquerie des chemins de fer » afin de souligner que les promesses de profits énormes faites par les compagnies de chemin de fer étaient délibérément exagérées. On a naïvement investi dans des projets qui se sont avérés beaucoup moins rentables que prévu. La folie des chemins de fer dans les années 1840 s’est produite à un moment où le taux de profit moyen du capital en Grande-Bretagne baissait, et continuait de baisser dans les années suivantes. Marx a noté : « Dans l’escroquerie des chemins de fer à partir de 1844, les investisseurs ont apparemment attendu beaucoup plus que le taux de profit moyen ». Ces espoirs furent anéantis quelques années plus tard.

L’enjeu actuel est le même (2). Si les retours sur les investissements massifs dans l’IA s’avèrent plus bas que promis, cela provoquera une brutale correction boursière. Autrement dit, le mécanisme par lequel un éclatement de la bulle de l’IA pourrait provoquer une récession n’est pas la baisse soudaine de la croissance, mais l’incapacité à produire le retour sur investissement attendu.

Jusqu’ici, le milieu de la tech reste optimiste. Récemment, Mark Zuckerberg a prédit que le code de Meta (Facebook) sera écrit à moitié par l’IA d’ici à 2027. Mais pour l’instant, la plupart des entreprises du secteur ont obtenu peu ou rien de retour sur les investissements premiers. Une étude largement citée du Massachusetts Institute of Technology (MIT) a trouvé que, jusqu’ici, 95 % des projets relevant de l’IA générative n’ont produit aucun retour en profits ou en hausse de la productivité (3). Pour justifier l’investissement requis, il faudrait que les revenus générés annuellement par les centres de données passent de 20 milliards $ aujourd’hui à environ 2000 milliards $. Selon le cabinet de conseil Bain & Company (4), il manquera 800 milliards $ sur la base de revenus existants. Même avec les gains attendus d’efficacité, cela illustre à quel point les valuations actuelles dépendent des sources de revenu inexistantes. Il faudrait alors essayer de combler le décalage entre investissements et revenus par davantage d’emprunts, d’endettement et de levées de fonds.

De plus en plus, l’investissement dans les actions de l’IA se finance, et pour les sociétés de l’IA et pour les actionnaires, par des emprunts. Les partenaires des centres de données appartenant à OpenAI ont amassé presque 100 milliards $ en emprunts pour investir dans OpenAI. Les entreprises de la tech SoftBank (Japon), Oracle, et CoreWeave ont emprunté au moins 30 milliards $ à des fins d’investissement. Un consortium de banques est en négociation pour prêter 38 milliards $ à Oracle et au constructeur Vantage pour financer d’autres centres de données pour OpenAI. Des sociétés comme Blue Owl Capital (gestion d’actifs) et Crusoe (infrastructure informatique) dépendent aussi des contrats avec OpenAI pour servir l’intérêt sur les 28 milliards $ qu’elles ont empruntés. Les prêteurs et les actionnaires commencent à s’inquiéter, augmentant l’assurance pour défaut au cas où Oracle ne pourra plus servir ses dettes.

Gita Gopinath, ancienne cheffe économiste du FMI, a calculé qu’un krach provoqué par l’éclatement de la bulle de l’IA, équivalent à celui qui a mis fin au boom dotcom, effacerait environ 20 000 milliards $ du patrimoine détenu par des ménages américains, et encore 15 000 milliards $ en dehors des États-Unis (5). Ce serait un krach d’une importance suffisante pour assécher les dépenses de consommation et pour provoquer une récession mondiale. Mais d’autres prétendent que, même en cas de krach et puis de récession, les meilleures entreprises survivront, et que l’application de l’IA à tous les secteurs de l’économie finira par augmenter radicalement la productivité du travail. Dans cette optique, l’IA remplacera le travailleur humain, réduisant les frais des entreprises, et boostant les profits. De plus, quand bien même la panique de 1873 a provoqué l’effondrement de la valeur des compagnies de chemin de fer, et une récession profonde dans la foulée, en fin de compte les États-Unis ont gagné un réseau de chemins de fer transcontinentaux. En Grande-Bretagne, après la récession des années 1840, le long boom qui s’est ensuivi dans les années 1850 reposait en partie sur un réseau de rails de 9650 kilomètres, épine dorsale d’un système de transports qui a aidé la Grande-Bretagne à maintenir son hégémonie mondiale.

Est-ce que l’IA fera de même pour le capitalisme américain, dont l’hégémonie est de plus en plus concurrencée ? Le doute est permis, car, bien que la valeur boursière des sept magnifiques soit actuellement très haute, l’avantage technologique de ceux-ci est sérieusement menacé. En 2024, la Chine a lancé DeepSeek (6), beaucoup moins cher et presque aussi performant que ChatGPT (OpenAI). En 2025, on a vu d’autres lancements de grands modèles de langage en Chine, qui rivalisent désormais en performance avec ChatGPT pour une fraction du coût des investissements faits par les entreprises américaines.

Les économistes orthodoxes restent divisés quant à savoir si l’IA aura le même impact que les chemins de fer au 19e siècle, et Internet à la fin du 20e siècle. Économiste à l’université Stanford, Eric Brynjolfsson prédit que l’IA suivra une « courbe en J », où il existe d’abord un effet faible, voire négatif sur la productivité, avant que les investisseurs ne commencent à récolter les bénéfices, suivi d’un boom (7). La courbe en J peut se voir dans la croissance de la productivité manufacturière aux États-Unis, qui a chuté au milieu des années 1980, et a accéléré brusquement jusqu’au milieu des années 2000, après la récession de 1991.

De son côté, par contre, Daron Acemoglu, économiste au MIT et Prix Nobel en 2024, affirme que les gains de productivité réalisés grâce à l’IA générative seront plus faibles et prendront plus longtemps que ne le pensent les optimistes (8). Qui plus est, les entreprises de l’IA sont trop étroitement focalisées sur ChatGPT, et sur des produits sans application évidente dans la plupart des secteurs économiques. D’autres économistes signalent que, malgré les smartphones, les réseaux sociaux, et les plateformes comme Slack et Uber, les technologies numériques n’ont pas réussi à relancer la croissance.

L’année 2026 devrait révéler qui a raison.

Références :

1. https://www.researchgate.net/publication/247627358_The_railway_mania_of_1845-1847_Market_irrationality_or_collusive_swindle_based_on_accounting_distortions

2. https://thenextrecession.wordpress.com/2025/10/14/the-ai-bubble-and-the-us-economy/

3. https://virtualizationreview.com/articles/2025/08/19/mit-report-finds-most-ai-business-investments-fail-reveals-genai-divide.aspx

4. https://www.bain.com/about/media-center/press-releases/20252/$2-trillion-in-new-revenue-needed-to-fund-ais-scaling-trend—bain–companys-6th-annual-global-technology-report/

5. https://www.economist.com/by-invitation/2025/10/15/gita-gopinath-on-the-crash-that-could-torch-35trn-of-wealth

6. https://thenextrecession.wordpress.com/2025/01/28/ai-going-deepseek/

7. https://www.aeaweb.org/articles?id=10.1257%2Fmac.20180386

8. https://www.nber.org/papers/w32487

 

Également par Michael Roberts dans la Web-revue :

L’intelligence artificielle prend le chemin DeepSeek – Michael ROBERTS

Michael Roberts est un économiste marxiste britannique, qui a travaillé dans la finance (à la City de Londres) pendant plus de quarante ans. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’économie mondiale : The Great Recession (Lulu, 2009), The Long Depression (Haymarket 2016) et World in Crisis (dirigé avec Guglielmo Carchedi) (Haymarket, 2018).

 

bouton citerMichael ROBERTS, « L’intelligence artificielle (IA) et la folie des chemins de fer – Michael ROBERTS », Articles [En ligne], Web-revue des industries culturelles et numériques, 2026, mis en ligne le 1er février 2026. URL : http://industrie-culturelle.fr/industrie-culturelle/lintelligence-artificielle-ia-et-la-folie-des-chemins-de-fer-michael-roberts/

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