
{"id":40455,"date":"2026-03-01T01:00:15","date_gmt":"2026-03-01T00:00:15","guid":{"rendered":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/?p=40455"},"modified":"2026-03-03T11:34:18","modified_gmt":"2026-03-03T10:34:18","slug":"lart-contemporain-et-le-travail-demarchandise-un-entretien-avec-leigh-claire-la-berge","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/lart-contemporain-et-le-travail-demarchandise-un-entretien-avec-leigh-claire-la-berge\/","title":{"rendered":"L\u2019art contemporain, et le travail \u00ab d\u00e9marchandis\u00e9 \u00bb : un entretien avec Leigh Claire LA BERGE"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40455?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\" \/><\/a><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40455?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\" \/><\/a><\/div><p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-size: 10pt;\">Traduction d&rsquo;un article paru dans le <\/span><\/em><span style=\"font-size: 10pt;\">Brooklyn Rail<\/span><em><span style=\"font-size: 10pt;\"> (New York) en f\u00e9vrier 2020 \u00e0 l&rsquo;occasion de la publication du livre de Leigh Claire La Berge, <\/span><\/em><span style=\"font-size: 10pt;\">Wages Against Artwork. Decommodified Labor and the Claims of Socially Engaged Art<\/span><em><span style=\"font-size: 10pt;\"> (Duke University Press, 2019) (David Buxton).<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Andreas Petrossiants (pour le <em>Brooklyn Rail<\/em>) : Commen\u00e7ons avec le \u00ab travail d\u00e9marchandis\u00e9 \u00bb. Pour d\u00e9finir ce terme, vous vous appuyez sur quelques exemples cl\u00e9s : le travail non salari\u00e9 des \u00e9tudiant(e)s endett\u00e9(e)s, surtout en beaux-arts ; des institutions g\u00e9r\u00e9es par des artistes comme des <a href=\"https:\/\/www.citego.org\/bdf_fiche-document-810_fr.html\">banques de temps<\/a>, des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Coop%C3%A9rative_d%27habitation\">coop\u00e9ratives d\u2019habitation<\/a>, etc. Vous discutez aussi la repr\u00e9sentation de ce travail artistique \u00e0 travers l\u2019apparition des animaux vivants et des enfants dans l\u2019art contemporain. Pourquoi avez-vous d\u00e9cid\u00e9 de partir de l\u2019art, et de l\u2019art engag\u00e9 en particulier, pour une analyse du travail d\u00e9marchandis\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Leigh Claire La Berge :<\/strong> Il y a plusieurs fa\u00e7ons d\u2019aborder cette question, et j&rsquo;en commencerai par la seconde partie. Je me vois moins comme une critique d\u2019art ou une historienne d\u2019art que comme une critique de la culture en g\u00e9n\u00e9ral ; ainsi, j\u2019ai \u00e9crit sur la t\u00e9l\u00e9vision, le cin\u00e9ma, la litt\u00e9rature, les sports, les installations, l\u2019art performatif, etc. En examinant chacune de ces formes culturelles, je me suis int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 leur rapport aux formations \u00e9conomiques apr\u00e8s la transition structurelle des ann\u00e9es 1970, qu&rsquo;elle soit d\u00e9sign\u00e9e comme la mont\u00e9e du n\u00e9olib\u00e9ralisme, le d\u00e9clin de l\u2019\u00c9tat keyn\u00e9sien, ou le \u00ab capitalisme tardif \u00bb. Les ann\u00e9es 1970 constituent un moment cl\u00e9 dans l\u2019histoire \u00e9conomique et culturelle. C\u2019est alors que le contrat d\u2019apr\u00e8s-guerre entre le capital et le travail commence \u00e0 s\u2019effondrer aux \u00c9tats-Unis. C\u2019est pourquoi, compte tenu des ajustements pour l\u2019inflation, les salaires r\u00e9els n\u2019ont pas augment\u00e9 depuis, alors que les indices boursiers ont augment\u00e9 par un facteur de quatre, cinq et parfois m\u00eame six. Le travail a \u00e9t\u00e9 restreint, et la finance a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e. Comme l\u2019a dit Paul Volker, pr\u00e9sident de la Banque f\u00e9d\u00e9rale \u00e0 l\u2019\u00e9poque, la politique \u00e9conomique des \u00c9tats-Unis apr\u00e8s 1979 \u00e9tait de <em>\u00ab casser les syndicats et vider les usines \u00bb<\/em>. C\u2019est une citation. Cette transition a \u00e9t\u00e9 largement \u00e9tudi\u00e9e ; j\u2019analyse pour ma part ses effets sur la production culturelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>AP :<\/strong> <strong>Que Volker ne repose pas en paix.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LCLB :<\/strong> Oui ! Dans mon livre pr\u00e9c\u00e9dent <em>Scandals and Abstraction: Financial Fiction of the Long 1980s<\/em> (Oxford University Press, 2014), j\u2019examine l\u2019effondrement du contrat d\u2019apr\u00e8s-guerre du c\u00f4t\u00e9 du capital, en me penchant sur la relation entre la finance et la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine des ann\u00e9es 1980s. Je voulais montrer que, \u00e0 mesure que la finance devient une force institutionnelle, elle adopte une vari\u00e9t\u00e9 de formes culturelles et de modes esth\u00e9tiques, parfois r\u00e9alistes, parfois postmodernes. J\u2019ai remarqu\u00e9 que dans les livres que j\u2019ai lus \u2013 de <em>White Noise<\/em> de Don DeLillo (1985) \u00e0 <em>The Art of the Deal<\/em> de Donald Trump (1987) \u2013, plus la finance est pr\u00e9sente, plus le travail est \u00e9vacu\u00e9. Alors, dans le nouveau projet, je voulais \u00e9tudier l\u2019effet de la financiarisation sur le travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 2012, mon amie la conservatrice <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Laurel_Ptak\">Laurel Ptak<\/a> et moi avons obtenu une subvention de l\u2019<a href=\"https:\/\/www.efanyc.org\/\"><em>Elizabeth Fondation for the Arts<\/em><\/a> pour une installation sur la dette que nous avons appel\u00e9e <em>To Have and to Owe<\/em>. Dans le cadre de la manifestation <em>Occupy Wall Street, <\/em>des fonds pour l\u2019annulation des dettes (<a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Strike_Debt\"><em>Rolling Jubilee<\/em><\/a>), et un syndicat des endett\u00e9s furent organis\u00e9s. Quand nous avons sollicit\u00e9 des artistes \u00e0 propos de la dette, qu\u2019elle soit personnelle, structurelle ou affective, la r\u00e9ponse a \u00e9t\u00e9 fantastique ; dans l\u2019ensemble, l\u2019art int\u00e9grait la cat\u00e9gorie \u00e9mergente de l\u2019art engag\u00e9. Ce qui \u00e9tait encore plus int\u00e9ressant, c\u2019est que les artistes se mettaient \u00e0 cr\u00e9er des plateformes alternatives pour le remboursement des dettes, des banques de temps, des sch\u00e9mas d\u2019organisation alternatifs pour les logements et les studios, des r\u00e9seaux de troc, le tout comme art. Les artistes poss\u00e9daient leur force de travail et le temps que le travail lib\u00e8re et contraint ; ce qu\u2019ils ou elles n\u2019avaient pas, c\u2019\u00e9tait de l\u2019argent, qui est le r\u00e9sultat esp\u00e9r\u00e9 de la vente de son travail. Apr\u00e8s tout, qui ach\u00e8te le temps de travail des artistes ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, je cherchais une fa\u00e7on de d\u00e9crire tout cela : une \u00e9conomie alternative de repr\u00e9sentation dans laquelle le temps de travail n\u2019est disponible que parce que la vente de la force de travail ne l\u2019est pas. Cela se passe dans le cadre d\u2019une \u00e9conomie marchande, m\u00eame si les artistes subissent l\u2019incertitude de celle-ci. Dans les sciences sociales, on appelle cela la \u00ab d\u00e9marchandisation \u00bb, ce qui signifie enlever une activit\u00e9 de la sph\u00e8re marchande \u00e0 l\u2019exemple du syst\u00e8me de sant\u00e9 en Europe ou de l\u2019\u00e9ducation sup\u00e9rieure dans les pays scandinaves. Mais ce n\u2019est pas ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 New York City en 2014, le moment trait\u00e9 dans mon livre. La vie des artistes est totalement impr\u00e9gn\u00e9e du march\u00e9. On leur dit d\u2019investir en eux- ou elles-m\u00eames, de s\u2019endetter pour avoir une \u00e9ducation artistique, mais un tel investissement n&rsquo;a de valeur que si l&rsquo;on peut en profiter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, il ne s\u2019agissait pas exactement de d\u00e9marchandisation. J\u2019ai modifi\u00e9 le sens du mot pour mieux d\u00e9crire la r\u00e9alit\u00e9 aux \u00c9tats-Unis : il existe encore un march\u00e9 de l\u2019art, et on vous pousse \u00e0 organiser votre vie autour de lui. Vous aimeriez pouvoir vendre votre art, mais dans la plupart des cas, la vente n&rsquo;est pas possible. Ainsi, on peut dire que le travail est d\u00e9marchandis\u00e9. Le concept est une fa\u00e7on de marier l\u2019\u00e9chec de l\u2019imp\u00e9ratif n\u00e9olib\u00e9ral d\u2019investir en soi-m\u00eame avec la th\u00e9orie de la subsomption r\u00e9elle du travail au capital, m\u00eame si l&rsquo;argument marxiste, qui dirait essentiellement que le travail embrasse d\u00e9sormais toute la vie, est trop totalisante \u00e0 mon avis. Le double aspect de travail et de non-travail, de vente et de non-vente, est \u00e0 la fois crucial et fascinant, car l\u2019art et le travail sont des termes fondamentalement oppos\u00e9s. Comme la critique <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Marina_Vishmidt\">Marina Vishmidt<\/a> le dit succinctement : <em>\u00ab Tout ce qui n\u2019est pas du travail peut \u00eatre de l\u2019art. \u00bb<\/em> J\u2019aime bien cette phrase qui r\u00e9sonne avec la longue histoire de la philosophie esth\u00e9tique. Mon espoir pour ce livre est que le travail d\u00e9marchandis\u00e9 pourrait fonctionner comme un concept autonome pour une critique culturelle qui comporte une dimension \u00e9conomique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>AP : Il est int\u00e9ressant de r\u00e9fl\u00e9chir ici \u00e0 d\u2019autres structures historiques de r\u00e9mun\u00e9ration. Par exemple, les diverses unions des artistes dans l&rsquo;ancien bloc sovi\u00e9tique fournissaient des salaires et des studios aux membres. Dans le 21e si\u00e8cle, d\u2019autres r\u00e9seaux sont apparus. Vous parlez de la prolif\u00e9ration de structures alternatives comme les <a href=\"https:\/\/grit-transversales.org\/archives\/revue\/58\/banq.html\">banques de temps en Italie<\/a> apr\u00e8s la crise de 2008, ce qui se refl\u00e8te dans les pratiques artistiques. Vous examinez le travail sans salaire qui est \u00ab d\u00e9marchandis\u00e9 \u00bb, soit par choix dans des r\u00e9seaux du troc comme <em>OurGoods<\/em> de <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Caroline_Woolard\">Caroline Woolard<\/a> et comme <em>Trade School <\/em>(chapitre deux), soit dans le syst\u00e8me d\u2019endettement n\u00e9olib\u00e9ral comme le travail des \u00e9tudiant(e)s analys\u00e9 dans le premier chapitre. Comme vous l\u2019indiquez avec justesse, le travail d\u00e9marchandis\u00e9 est similaire au travail pr\u00e9caire qui caract\u00e9rise la plupart des r\u00e9gimes salariaux aujourd\u2019hui : les contrats flexibles, l\u2019\u00e9conomie des petits boulots (<em>gig economy<\/em>), etc. Et avant que quelque chose puisse \u00eatre d\u00e9marchandis\u00e9, il faut d\u2019abord qu\u2019il soit produit comme marchandise. Alors, expliquez-nous simplement : qu\u2019est-ce que le travail d\u00e9marchandis\u00e9 en art et ailleurs ? Quand, comment, et pourquoi l&rsquo;art devient-il d\u00e9marchandis\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LCLB :<\/strong> Il me semble que, s\u2019agissant de la critique du capitalisme, la principale source de m\u00e9sinterpr\u00e9tation dans l\u2019histoire de l\u2019art vienne de la question : l\u2019art, est-il une marchandise ou non ? O\u00f9 m\u00e8ne cette question en r\u00e9alit\u00e9 ? Si on focalise sur l\u2019objet, on risque de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de toute la critique de Marx d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9gie par la forme-marchandise. Il est vrai que pour lui, <em>\u00ab le mode de production capitaliste appara\u00eet comme une gigantesque collection de marchandises \u00bb<\/em>. Mais afin qu\u2019un objet puisse exister en tant que marchandise, certaines caract\u00e9ristiques de celle-ci doivent \u00eatre respect\u00e9es : d\u2019abord, une marchandise est produite par du travail salari\u00e9, ensuite, elle est vendue sur le march\u00e9. Le travail salari\u00e9 r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la vente de son temps \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre ; le march\u00e9 r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un espace-temps en dehors de soi-m\u00eame, un lieu quasi public o\u00f9 quelqu\u2019un d\u2019autre peut acheter ses marchandises, voire soi-m\u00eame, car la cat\u00e9gorie \u00ab fabriqu\u00e9e par le travail salari\u00e9 et vendu sur le march\u00e9 \u00bb s\u2019applique tout d\u2019abord aux travailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la plupart des artistes ne r\u00e9ussissent pas \u00e0 vendre leur travail artistique, m\u00eame si dans certains cas ils ou elles peuvent choisir de ne pas le faire. C\u2019est la tension centrale dans mon livre et aussi dans la vie des artistes. Pour avoir l\u2019acc\u00e8s au temps et \u00e0 l\u2019espace pour produire de l\u2019art \u2013 en dehors des rapports sociaux capitalistes \u2013 on a surtout besoin de l\u2019argent. Pour obtenir celui-ci, il faut vendre sa force de travail, car on existe dans, et sur un march\u00e9. Si on arrive \u00e0 vendre son travail artistique, on pourrait choisir ensuite de ne pas travailler ; en effet, on pourrait disposer alors du temps pour faire de l\u2019art. En tant que cat\u00e9gorie philosophique de laquelle l\u2019art participe, l\u2019esth\u00e9tique est constitu\u00e9e \u00e0 la fois par le monde du travail salari\u00e9, et en opposition \u00e0 celui-ci. Certain(e)s artistes peuvent \u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9(e)s de temps en temps pour une \u0153uvre, ou pour leur force de travail artistique, mais de tels moments isol\u00e9s d\u2019\u00e9change mon\u00e9taire n\u2019att\u00e9nuent pas la tension cat\u00e9gorique. Les artistes vivent cette tension, et la repr\u00e9sentent dans leur travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que l\u2019art engag\u00e9 partage avec les critiques de l\u2019emploi formel, c\u2019est de se colleter avec des situations contemporaines du ch\u00f4mage. Je sugg\u00e8re donc dans mon livre qu\u2019il faudra analyser les changements dans la structure du travail salari\u00e9, et dans la forme-salaire comme un lieu pour comprendre et pour critiquer l\u2019art. Bien entendu, pour ce faire, il faudra comprendre et critiquer la forme-salaire et la contradiction centrale que r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;histoire des quarante derni\u00e8res ann\u00e9es : \u00e0 savoir, la lente diminution, voire la disparition des salaires, en m\u00eame temps que l\u2019agrandissement du travail lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>AP : Pour arriver \u00e0 cette critique, vous soulignez que le jugement esth\u00e9tique est rendu possible par l\u2019abstraction du travail, et par la tension entre la non-libert\u00e9 du travail salari\u00e9 et la libert\u00e9 de l\u2019esth\u00e9tique. Cela me fait penser \u00e0 la r\u00e9plique de <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Helen_Molesworth\">Helen Molesworth<\/a> au credo de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sol_LeWitt\">Sol LeWitt<\/a>, <em>\u00ab l\u2019id\u00e9e devient une machine qui fait de l\u2019art \u00bb<\/em> : <em>\u00ab Mais ce ne sont pas des machines qui font les dessins muraux de LeWitt, ce sont des<\/em><\/strong> <em><strong>assistants<\/strong><\/em> (1).<strong><em> \u00bb<\/em> Vous dites aussi que la th\u00e9orie esth\u00e9tique d\u00e9ploy\u00e9e dans votre livre implique une position \u00ab conservatrice \u00bb. Pourquoi alors le tournant vers l\u2019esth\u00e9tique ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LCLB :<\/strong> Oui, c\u2019est \u00e9trange, il y a quelque chose de tr\u00e8s conservateur dans le discours esth\u00e9tique. Je pense que c\u2019est la vraie raison pour laquelle les critiques s\u2019en sont \u00e9loign\u00e9(e)s. Le terme s\u2019utilise dans une diversit\u00e9 de sens, ce qui n\u2019arrange pas les choses. Son usage varie \u00e9norm\u00e9ment \u00e0 travers la th\u00e9orie critique, la critique de l\u2019art, et enfin la philosophie, o\u00f9 le terme d\u00e9note des probl\u00e8mes radicalement diff\u00e9rents. Parfois, il s&rsquo;agit d&rsquo;un substantif autonome, \u00ab l\u2019esth\u00e9tique \u00bb, qui d\u00e9signe une sph\u00e8re sociale d\u2019exp\u00e9rience historique. Mais le plus souvent, il est utilis\u00e9 comme un adjectif pour qualifier une certaine r\u00e9ponse aux stimuli externes : \u00ab cat\u00e9gorie esth\u00e9tique \u00bb, \u00ab exp\u00e9rience esth\u00e9tique \u00bb, jugement esth\u00e9tique \u00bb. Au sens le plus g\u00e9n\u00e9rique, \u00ab l\u2019esth\u00e9tique \u00bb en vient de signifier quelque chose comme le \u00ab style \u00bb ou la \u00ab qualit\u00e9 artistique \u00bb, usage qui nous rappelle le lien avec le sensuel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne m\u2019int\u00e9resse pas beaucoup \u00e0 la r\u00e9ponse esth\u00e9tique, au jugement ou \u00e0 la mani\u00e8re dont nous r\u00e9fl\u00e9chissons aux stimuli, et synth\u00e9tisons ceux-ci en tant qu\u2019individus, m\u00eame si j&rsquo;aborde la litt\u00e9rature qui traite ces id\u00e9es. Je veux d&rsquo;abord comprendre \u00ab l\u2019esth\u00e9tique \u00bb comme une sph\u00e8re de production culturelle qui offre un r\u00e9pit fugace \u2013 m\u00eame contingent \u2013 de l\u2019imp\u00e9ratif capitaliste d\u2019acheter et de vendre la force de travail, et de l\u2019imp\u00e9ratif philosophique de la pens\u00e9e conceptuelle. Mais je pense que son legs \u2013 que ce soit issu de Kant ou d\u2019Adorno \u2013 contient toujours une certaine rigidit\u00e9, qui fait en sorte que l\u2019appliquer \u00e0 l\u2019art engag\u00e9 appara\u00eetrait bizarre. Cela dit, \u00e0 mon avis, si on veut parler du travail dans le domaine de l\u2019art, il faut aussi parler de l\u2019esth\u00e9tique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>AP : Mais pensez-vous que le travail d\u00e9marchandis\u00e9 soit en fait une fa\u00e7on de s\u2019\u00e9chapper de la \u00ab double libert\u00e9 \u00bb du salaire chez Marx ? Le travail d\u00e9marchandis\u00e9 n\u2019implique pas forc\u00e9ment la sortie de l\u2019exploitation capitalisme ou la fin de l\u2019ali\u00e9nation. Qu\u2019il soit r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 ou non, le travail reste sujet \u00e0 la logique du salaire qui renforce l\u2019\u00e9thique du travail, comme le montre <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Kathi_Weeks\">Kathi Weeks<\/a> dans <em>The Problem with Work: Feminism, Marxism, Antiwork Politics, and Postwork Imaginaries<\/em> (2011), en revisitant les f\u00e9ministes oppos\u00e9es au travail. Dans tous les cas, reste l\u2019injustice primaire du capitalisme, \u00e0 savoir que, en \u00e9tant exploit\u00e9e, le travail produit de la survaleur. Vous avez raison de dire que, en raison de l\u2019hyperatomisation de la production postfordiste, le potentiel collectif est d\u2019autant plus \u00e9touff\u00e9. Alors, comment le travail d\u00e9marchandis\u00e9 est-il compatible avec des formes d&rsquo;existence et de travail non capitalistes ? Surement, on ne pense plus que le travail artistique soit une fa\u00e7on d\u2019\u00e9viter l\u2019\u00e9change capitaliste, comme Marx l\u2019affirme dans les <em>Grundrisse<\/em> ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LCLB :<\/strong> C\u2019est une tr\u00e8s bonne question. Parfois, je pense que le sous-titre de mon livre aurait d\u00fb \u00eatre <em>\u00ab ce \u00e0 quoi ressemble une contradiction \u00bb <\/em>! Mais, oui, vous avez raison, dans le travail d\u00e9marchandis\u00e9, il ne s\u2019agit pas d\u2019une r\u00e9demption ou d\u2019une \u00e9vasion. Ce n\u2019est pas une \u00e9chappatoire. Plut\u00f4t, c\u2019est une fa\u00e7on de classer le pr\u00e9sent. L\u2019historien \u00e9conomique Aaron Benanav avait not\u00e9 en 2010 que <em>\u00ab dans des pays \u00e0 hauts revenus, plus d\u2019un travailleur sur six, et plus d\u2019un jeune travailleur sur quatre sera[ient] surnum\u00e9raires \u00bb. <\/em>Puis, il y a les sp\u00e9culations sensationnalistes dans la presse des affaires, comme <em>The Wall Street Journal<\/em> qui titre sans subtilit\u00e9 <em>\u00ab La fin des employ\u00e9s \u00bb<\/em>, et <em>Forbes magazine<\/em> qui se demande <em>\u00ab Les emplois non pay\u00e9s : la nouvelle normale ? \u00bb<\/em> L\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, l\u2019universit\u00e9 d\u2019Illinois du Sud \u00e0 Carbondale a invit\u00e9 des candidatures pour un poste de \u00ab charg\u00e9 de cours b\u00e9n\u00e9vole \u00bb. La tendance est r\u00e9pandue. Je pense que ce \u00e0 quoi vous faites allusion est probablement mieux d\u00e9crit en termes des \u00ab communs \u00bb ou de la \u00ab mise en commun \u00bb.<\/p>\n<figure id=\"attachment_40473\" aria-describedby=\"caption-attachment-40473\" style=\"width: 298px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-40473\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/silvia-federici.jpg\" alt=\"\" width=\"298\" height=\"169\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/silvia-federici.jpg 298w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/silvia-federici-24x14.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/silvia-federici-36x20.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/silvia-federici-48x27.jpg 48w\" sizes=\"auto, (max-width: 298px) 100vw, 298px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-40473\" class=\"wp-caption-text\">Silvia Federici (\u00e0 gauche), (1942-)<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>AP : Totalement ! Vous avez anticip\u00e9 ma prochaine question. Comme les lecteurs le remarqueront sans doute, le titre de votre livre est une r\u00e9f\u00e9rence au livre classique de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Silvia_Federici\">Silvia Federici<\/a>, <em>Wages Against Housework<\/em> (1974). Souvent, on se trompe en l\u2019appelant <em>\u00ab Wages For Housework \u00bb<\/em>. C\u2019est peut-\u00eatre en raison de l\u2019importance de ce livre pour la campagne <em>Wages for Housework<\/em>, mais plus probablement, cela vient d\u2019une m\u00e9compr\u00e9hension de l\u2019argument. Dans son livre, Federici montre clairement que le salaire ne suffit pas, et fait le jeu d\u2019une certaine position f\u00e9ministe et socialiste qui est facilement r\u00e9cup\u00e9rable : le salaire pour un travail de m\u00e9nage jusqu\u2019alors non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 ne garantit nullement l\u2019\u00e9mancipation v\u00e9ritable, ni la fin de l\u2019exploitation, mais ne fait que d\u00e9placer la structure de l\u2019exploitation. Mais la lutte pour un salaire peut \u00eatre un pas dans le bon sens. De m\u00eame, vous dites que l\u2019appel des artistes pour la marchandisation du travail artistique est n\u00e9cessaire, mais clairement insuffisant. Si nous r\u00e9fl\u00e9chissons \u00e0 la production et \u00e0 la reproduction des communs, pourrions-nous abandonner la contradiction entre le salaire pour et le salaire contre, et penser plut\u00f4t au travail de m\u00e9nage (et \u00e0 toute autre reproduction sociale) contre le salaire ? En prolongeant votre allusion \u00e0 Federici, pourrions-nous dire de m\u00eame qu\u2019une politique r\u00e9ellement lib\u00e9ratrice dans la production artistique viendrait non du salaire contre l\u2019art, mais de l\u2019art contre le salaire ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LCLB :<\/strong> J\u2019adore cette formulation ! Probablement, c\u2019est \u00e7a la voie \u00e0 suivre, m\u00eame si je mettrais en question le besoin de maintenir le mot \u00ab contre \u00bb. Ce qui est plus important chez Federici, c\u2019est la certitude absolue de la contradiction. Elle le dit elle-m\u00eame : <em>\u00ab J\u2019ai intitul\u00e9 cet essai [\u2026] <\/em>Wages Against Housework<em>, car c\u2019\u00e9tait clair pour nous qu\u2019un salaire pour le travail de m\u00e9nage \u00e9tait en m\u00eame temps un salaire contre le travail de m\u00e9nage<\/em> (2).<em> \u00bb<\/em> Le salaire est n\u00e9cessaire, mais n\u2019est pas suffisant. Vous faites allusion, je pense, au fait que Federici n\u2019est pas d\u2019accord avec le marxisme \u00ab stadiste \u00bb : d\u2019abord, la marchandisation du travail, puis la forme \u00e9mancip\u00e9e de cette structure qui, dans la formulation traditionnelle, serait la saisie des moyens de production par le prol\u00e9tariat. Dans <em>The Caliban and the Witch<\/em>, par exemple, elle se tourne vers certaines formes de travail pr\u00e9capitalistes. Sur ce point, je suis ambivalente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>AP : Oui, c\u2019\u00e9tait bien \u00e0 cela que je faisais allusion. Dans le cas de Federici, il faut reconna\u00eetre que la m\u00e9fiance envers le marxisme traditionnel venait d\u2019un contexte historique particulier, \u00e0 savoir le rejet post-68 du stalinisme qui formait encore le noyau id\u00e9ologique de la plupart des partis communistes en Europe, ainsi que l\u2019incapacit\u00e9 de ces partis \u00e0 s\u2019adresser aux conditions mat\u00e9rielles des travailleurs, sans oublier les positions violemment antif\u00e9ministes chez beaucoup d\u2019entre eux. Cette critique pr\u00f4nait un appel autonomiste pour l\u2019auto-organisation collective en dehors des syndicats et des partis, et pour des formes coop\u00e9ratives de vie et de travail, dont il existait des pr\u00e9curseurs dans certaines r\u00e9gions de l\u2019Europe pr\u00e9capitaliste entre autres.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Quant au scepticisme vis-\u00e0-vis des id\u00e9alismes ossifi\u00e9s, voyons pour l\u2019art engag\u00e9. Vous \u00e9crivez : <em>\u00ab Ce qui diff\u00e9rencie l\u2019art engag\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui de ces pr\u00e9d\u00e9cesseurs, c\u2019est qu\u2019il essaie \u00e0 la fois de repr\u00e9senter des formes d\u2019injustice sociale et de les corriger \u00e0 travers l\u2019\u0153uvre d\u2019art elle-m\u00eame. \u00bb<\/em> Mais comme nous le savons, cette \u00ab correction \u00bb n\u2019est le plus souvent qu\u2019une illusion au mieux. Dans beaucoup de cas, elle fonctionne comme une fa\u00e7on pour les \u00e9lites de blanchir de l\u2019argent \u00e0 travers les canaux de la philanthropie, et elle fournit aux technocrates, aux fascistes et aux lib\u00e9raux une justification pour la privatisation des services publics. Dans d\u2019autres cas, comme dans l\u2019\u0153uvre de <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Renzo_Martens\">Renzo Martens<\/a>, elle s\u2019appuie sur des appareils n\u00e9ocoloniaux comme les organisations non gouvernementales pour produire des rapports fortement condescendants avec des travailleurs congolais. Je m\u2019int\u00e9resse ici \u00e0 ce que l\u2019intention d\u00e9clar\u00e9e de l\u2019artiste engag\u00e9, \u00e0 savoir corriger ou rectifier des syst\u00e8mes injustes \u00e0 la micro-\u00e9chelle, apporte \u00e0 l\u2019argument contre le travail, par rapport \u00e0 d\u2019autres exemples historiques : l\u2019id\u00e9alisme collectif dans le productivisme ; le potentiel p\u00e9dagogique de la critique institutionnelle ; l\u2019effet de choc dans certaines pratiques de sabotage culturel (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Culture_jamming\"><em>cultural jamming<\/em><\/a>).<\/strong><\/p>\n<figure id=\"attachment_40463\" aria-describedby=\"caption-attachment-40463\" style=\"width: 275px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-40463\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/renzomartens.jpg\" alt=\"\" width=\"275\" height=\"183\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/renzomartens.jpg 275w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/renzomartens-24x16.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/renzomartens-36x24.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/renzomartens-48x32.jpg 48w\" sizes=\"auto, (max-width: 275px) 100vw, 275px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-40463\" class=\"wp-caption-text\">Renzo Martens : Installation \u00ab\u00a0Episode 3 with Raft\u00a0\u00bb<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LCLB :<\/strong> Parfois il s\u2019agit d\u2019une illusion, parfois il faudrait voir la pr\u00e9tention d\u2019\u00e9mancipation sociale comme faisant partie de l\u2019art, comme une partie de la repr\u00e9sentation. Alors, oui, pour moi, les pr\u00e9tentions de ces artistes sont cr\u00e9dibles dans une certaine mesure : <em>\u00ab voici ma forme d\u2019engagement social \u00bb<\/em>. Mais est-ce qu\u2019un(e) artiste qui dit <em>\u00ab voici mon tableau \u00bb<\/em> est si diff\u00e9rent(e) ? Je pense que votre question introduit le probl\u00e8me de comment interpr\u00e9ter ce genre d\u2019\u0153uvre. Quid de l\u2019ironie ? De la repr\u00e9sentation elle-m\u00eame ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019aborde ce probl\u00e8me dans mon livre en le divisant en deux. Le premier chapitre parle des artistes qui se sont endett\u00e9(e)s, et qui font de l\u2019art \u00e0 propos de la dette. Leurs pr\u00e9tentions sont sinc\u00e8res. Le deuxi\u00e8me chapitre parle des artistes qui cr\u00e9ent des r\u00e9seaux sociaux pour d\u2019autres artistes. C\u2019est \u00e9galement une pr\u00e9tention sinc\u00e8re. Mais cela ne veut pas dire que de telles \u0153uvres ne peuvent parler d\u2019autre chose ; c\u2019est en cela qu\u2019ils rel\u00e8vent de l\u2019art. Dans la seconde partie du livre, j\u2019analyse des \u0153uvres qui utilisent des animaux et des enfants (Duke Riley, Mammalian Diving Reflex). Pour moi, les animaux et les enfants repr\u00e9sentent le travail d\u00e9marchandis\u00e9 de l\u2019artiste. Dans ce sens, je m\u2019\u00e9loigne d\u2019une \u00ab intention d\u00e9clar\u00e9e \u00bb. Dans tous les cas, ce sont des repr\u00e9sentations \u00e0 \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9es, et non des \u0153uvres sociales, m\u00eame si ces derni\u00e8res se pr\u00e9sentent comme telles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pense que cela est li\u00e9 \u00e0 votre question pr\u00e9c\u00e9dente sur le r\u00f4le, et sur le probl\u00e8me de l\u2019esth\u00e9tique. En quoi consiste la diff\u00e9rence entre les \u0153uvres expos\u00e9es dans les mus\u00e9es et les galeries (ou simplement l\u2019assertion que \u00ab ceci est mon \u0153uvre \u00bb), et le sabotage culturel (terme que je n\u2019ai pas entendu depuis 2001) ? Comment les \u0153uvres expos\u00e9es sont-elles lues de mani\u00e8re diff\u00e9rente ? Critiqu\u00e9es de mani\u00e8re diff\u00e9rente ? C\u2019est ce \u00e0 quoi sert l\u2019esth\u00e9tique. Mais on peut aller plus loin : si les artistes font appel \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique de fa\u00e7on affect\u00e9e, c&rsquo;est pour acc\u00e9der \u00e0 une certaine latitude qui rend l\u2019art possible. C\u2019est ce que le philosophe <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Peter_Osborne_(philosopher)\">Peter Osborne<\/a> appelle \u00ab l\u2019instrumentalisation \u00bb de l\u2019esth\u00e9tique. Pour lui, c\u2019est une raison de se passer de l\u2019esth\u00e9tique en tant que telle. Pour moi, c\u2019est un lieu excitant pour continuer de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re dont l\u2019opposition entre l\u2019art et le travail se d\u00e9veloppe en m\u00eame temps que le capitalisme lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>AP : Parlons du performeur-animal, ou <em>\u00ab l\u2019animal comme m\u00e9dium artistique \u00bb<\/em> que vous analysez en d\u00e9tail dans le chapitre trois (<em>\u00ab Art Worker Animal: Animals as Socially Engaged Artists in a Post-Labor Era \u00bb)<\/em>. Comment faites-vous la diff\u00e9rence entre le travail d\u00e9marchandis\u00e9 des animaux en tant que performeurs \u00ab d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s \u00bb, et le travail des animaux dans le pr\u00e9capitalisme et dans le capitalisme industriel ? Autrement dit, quand et comment le travail des animaux devient-il une marchandise avant de devenir d\u00e9marchandis\u00e9 ? Pourquoi l\u2019art est-il un cas particulier de cette forme de travail ?<\/strong><\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Le th\u00e9\u00e2tre pour animaux de Kr\u00f5\u00f5t Juurak &amp; Alex Bailey | Tracks ARTE\" width=\"800\" height=\"450\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/QQAmTxDxZJo?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LCLB :<\/strong> Le chapitre sur les animaux \u00e9tait le plus amusant \u00e0 \u00e9crire. Cela dit, r\u00e9flexion faite, c\u2019est celui pour lequel je ressens le plus d\u2019ambivalence conceptuelle. Depuis longtemps, les animaux font partie de la vie \u00e9conomique, voire \u00e9taient la vie \u00e9conomique ! Avant la grande d\u00e9sacralisation op\u00e9r\u00e9e par le capital \u2013 la transformation du monde non humain en autant d\u2019objets \u00e0 \u00eatre \u00e9vacu\u00e9s de leur sens pr\u00e9c\u00e9dent, et \u00e0 r\u00e9appara\u00eetre comme marchandises potentielles \u2013, les animaux avaient des privil\u00e8ges, \u00e9taient compris comme sujets participants, pouvaient \u00eatre traduits en justice, et parfois m\u00eame b\u00e9n\u00e9ficiaient de repr\u00e9sentation l\u00e9gale. Qu\u2019est-ce qu\u2019on a maintenant ? Des animaux de compagnie ? Des marchandises agricoles ? Des baleines \u00e0 sauver ? La fa\u00e7on dont les artistes engag\u00e9(e)s ont commenc\u00e9 \u00e0 utiliser les animaux dans leur art, ou comme une forme d\u2019art, semble aborder cette histoire de mani\u00e8re critique. Beaucoup de critiques se sont tourn\u00e9(e)s vers les animaux ; il y a m\u00eame un champ \u00e9mergent appel\u00e9 \u00ab \u00e9tudes animales critiques \u00bb. Mais la plupart de ces critiques viennent d\u2019une tradition de mat\u00e9rialisme nouveau et de l\u2019ontologie objectale. Je comprends l\u2019impulsion derri\u00e8re cette tradition, et je sympathise avec son d\u00e9sir de donner aux plantes et aux animaux un sens d\u2019agentivit\u00e9 et d\u2019horizontalit\u00e9, mais j\u2019ai un probl\u00e8me r\u00e9el avec l\u2019absence de dimension \u00e9conomique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>AP : Je suis d\u2019accord, parfois cela frise une orientation bourgeoise et n\u00e9olib\u00e9rale, voire carr\u00e9ment r\u00e9actionnaire.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LCLB :<\/strong> Oui, alors je me demande dans ce chapitre : pourquoi est-il plus facile d\u2019imaginer l\u2019animal comme artiste que l\u2019artiste comme travailleur ? Les animaux ont \u00e9merg\u00e9 comme une force centrale dans l\u2019art contemporaine, alors que les artistes ont \u00e9t\u00e9 surproduit(e)s, sous-employ\u00e9(e)s et surendett\u00e9(e)s. \u00c0 mesure que beaucoup d&rsquo;artistes deviennent des \u00ab travailleurs culturels \u00bb, ou n\u2019arrivent pas \u00e0 trouver du travail, les animaux les ont rejoints. Je voulais r\u00e9\u00e9valuer la place des animaux au sein de la tradition marxiste. Alors que les nouveaux mat\u00e9rialistes ont une approche probl\u00e9matique du travail, les marxistes ont un probl\u00e8me r\u00e9el avec les animaux. C\u2019est quelque chose que j\u2019essaie de rectifier dans le projet collectif <a href=\"https:\/\/usbeketrica.com\/fr\/article\/marx-for-cats-comment-la-question-feline-traverse-l-histoire-des-mouvements-sociaux\"><em>Marx for Cats<\/em> <\/a>(3).<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Do animals like performance art? - BBC London News\" width=\"800\" height=\"450\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/moEMFQzpWPI?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les animaux peuvent \u00eatre achet\u00e9s et vendus en tant que marchandises, et on peut mettre au travail leur \u00e9nergie, mais ils ne travaillent pas au sens de la tradition que j\u2019analyse. C\u2019est une distinction conceptuelle importante. Ainsi, le chapitre en question traite la repr\u00e9sentation du travail d\u00e9marchandis\u00e9 ; les animaux y sont des substituts r\u00e9currents pour le travail non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 de l\u2019artiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 mesure que le travail dans un \u00e9tat d\u00e9marchandis\u00e9 devient l\u2019ombre de lui-m\u00eame, bon pour l\u2019extraction de la valeur, mais non pour la r\u00e9mun\u00e9ration, les animaux deviennent en m\u00eame temps des repr\u00e9sentations du travail artistique, et une forme artistique du travail d\u00e9marchandis\u00e9. L\u2019art qui utilise des animaux comme substrat mat\u00e9riel repr\u00e9sente n\u00e9cessairement le travail d\u00e9marchandis\u00e9 duquel le substrat est compos\u00e9. Je suis moins int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la question de la r\u00e9mun\u00e9ration des artistes \u2013 apr\u00e8s tout, la marchandisation ne se r\u00e9duit pas \u00e0 la vente de quelque chose, et inversement la d\u00e9marchandisation ne se r\u00e9duit pas \u00e0 la non-vente \u2013 que si les artistes repr\u00e9sentent le travail non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 avec des animaux vivants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>AP : Vous commencez le dernier chapitre (<em>\u00ab The Artwork of Children\u2019s Labor: Socially Engaged Art and the Future of Work \u00bb<\/em>) en d\u00e9finissant les enfants comme <em>\u00ab les grandes cat\u00e9gories liminales de l\u2019\u00e9poque moderne \u00bb<\/em>. Dans le pass\u00e9, les enfants ont apparu dans la th\u00e9orie critique et ailleurs comme des acteurs politiques, mais rarement ou jamais comme des acteurs \u00e9conomiques. Cela est logique \u00e0 premi\u00e8re vue, car les enfants peuvent \u00eatre d\u00e9finis comme ceux qui ne peuvent travailler (m\u00eame si nous sommes d\u2019accord que, en r\u00e9alit\u00e9, ils peuvent travailler et qu\u2019ils le font). Vous \u00e9crivez : <em>\u00ab Comme les animaux, les enfants sont pass\u00e9s des travailleurs productifs aux objets d\u2019investissement affectif. \u00c0 la diff\u00e9rence des animaux, cependant, les enfants se sont montr\u00e9s capables de vivre le travail comme une abstraction sociale, coordonn\u00e9e et dominatrice. \u00bb <\/em>Comment cela permet-il aux performeurs-enfants dans l\u2019art engag\u00e9 de faire conna\u00eetre, ou de critiquer le travail d\u00e9marchandis\u00e9 en tant que tel ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LCLB :<\/strong> Je pense que les enfants, comme les animaux, sont uniquement positionn\u00e9s entre travailleurs et non-travailleurs. Cette tension existe aussi dans beaucoup de travaux universitaires aujourd\u2019hui, alors que les enfants ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9s par le legs du poststructuralisme \u2013 lui-m\u00eame inconfortablement proche du n\u00e9olib\u00e9ralisme de certaines fa\u00e7ons \u2013 o\u00f9 l&rsquo;on peut critiquer les formes diverses de t\u00e9l\u00e9ologie marxiste. Dans mon livre, parler des enfants permet de rassembler ces discussions disparates, et de d\u00e9m\u00ealer ce qu\u2019offrent les approches de l\u2019art et du travail d\u00e9riv\u00e9es du marxisme et du poststructuralisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les enfants ne sont pas encore des travailleurs ; ce sont des d\u00e9positaires de leur travail futur en adultes. Mais ils peuvent rejeter les efforts des adultes. Voil\u00e0 l\u2019\u00e9ventail que je vois dans les \u0153uvres d\u2019art que j\u2019analyse ici. L\u2019exclusion g\u00e9n\u00e9rative qui caract\u00e9rise beaucoup de ces \u0153uvres s&rsquo;appuie sur le fait que les enfants peuvent int\u00e9grer celles-ci justement parce qu\u2019ils ne peuvent \u00eatre salari\u00e9s. Les enfants y sont interpr\u00e9t\u00e9s comme une population marginalis\u00e9e avec laquelle les artistes cherchent \u00e0 engager. On construit des terrains de jeu, des \u00e9coles, on cr\u00e9e des groupes hors de l\u2019\u00e9cole, on organise des jeux scolaires. Comme les enfants constituent un groupe sans droits d\u00e9mocratiques, il est raisonnable qu\u2019ils puissent appara\u00eetre dans une pratique artistique qui veut redistribuer les modalit\u00e9s de pouvoir et d\u2019agence.<\/p>\n<figure id=\"attachment_40460\" aria-describedby=\"caption-attachment-40460\" style=\"width: 275px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-40460\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/haircuts.jpg\" alt=\"\" width=\"275\" height=\"183\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/haircuts.jpg 275w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/haircuts-24x16.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/haircuts-36x24.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/haircuts-48x32.jpg 48w\" sizes=\"auto, (max-width: 275px) 100vw, 275px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-40460\" class=\"wp-caption-text\">Haircuts by Children<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alli\u00e9es \u00e0 l\u2019enfant comme celui qui ne peut \u00eatre salari\u00e9, ces \u0153uvres r\u00e9pertorient le renversement historique not\u00e9 par la sociologue <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Viviana_Zelizer\">Viviana A. Zelizer<\/a> : dans la mesure o\u00f9 l\u2019enfant ne peut \u00eatre salari\u00e9, il peut devenir le d\u00e9positaire d\u2019une forme de fantaisie adulte ou d\u2019un \u00ab investissement \u00bb (pour recourir \u00e0 un idiome n\u00e9olib\u00e9ral). Les deux \u0153uvres que j\u2019aime bien ici sont la reconstitution de <a href=\"https:\/\/www.theguardian.com\/artanddesign\/2016\/apr\/28\/schoolchildrens-strike-liverpool-biennial-march-koki-tanaka-yts\">Koki Tanaka<\/a>, <em>Provisional Studies: Action #6, 1985 School Students\u2019 Strike<\/em> (2016), et le projet <a href=\"https:\/\/mammalian.ca\/projects\/haircuts-by-children\/\"><em>Haircuts by Children<\/em><\/a> (2007-) du collectif <a href=\"https:\/\/mammalian.ca\/\">Mammalian Diving Reflex.<\/a> En imaginant l\u2019enfant salari\u00e9, les deux projets mettent en question la normativit\u00e9 des enfants \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la forme-salaire, et fragilisent donc le concept du travail d\u00e9marchandis\u00e9. En r\u00e9mun\u00e9rant les enfants pour leur participation dans l\u2019art, et en montrant comment les enfants s\u2019organisent contre le travail, ces \u0153uvres poseraient la question : actuellement, l&rsquo;\u00e9tat d\u00e9sirable dans l&rsquo;art et dans le politique n&rsquo;est-il pas la marchandisation ? C\u2019est une question morne, mais r\u00e9elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>AP : Morne, c\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire. Vous remarquez que le travail des enfants \u00e9tait pour la plupart d\u00e9marchandis\u00e9 aux \u00c9tats-Unis par la loi de 1938, certes de mani\u00e8re in\u00e9gale eu \u00e9gard des questions de race et de classe. Les analyses futures du travail d\u00e9marchandis\u00e9 devraient y inclure le racisme et le colonialisme, historiques et actuels. Un acteur-enfant non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 dans une \u0153uvre de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Tino_Sehgal\">Tino Sehgal<\/a>, est-il \u00ab r\u00e9qualifi\u00e9 \u00bb quand m\u00eame, ou fait-il partie d\u2019une cat\u00e9gorie liminale abus\u00e9e ? Si l\u2019on r\u00e9mun\u00e8re un enfant, cesse-t-il de l\u2019\u00eatre pour autant ?<\/strong><\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Performance in the Tate Modern London - Tino Sehgal These Associations\" width=\"800\" height=\"450\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/Pk7FKMEwMRg?start=21&#038;feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LCLB :<\/strong> Tr\u00e8s bonne question ! Avant la loi de 1938, qui a impos\u00e9 un \u00e2ge minimal pour le travail \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale, les enfants \u00e9taient des actifs \u00e9conomiques. C\u2019est pourquoi on avait des enfants : pour qu&rsquo;ils travaillent ! D\u00e8s que le travail des enfants \u00e9tait interdit, ceux-ci commen\u00e7aient \u00e0 avoir une identit\u00e9 radicalement oppositionnelle. Loin d\u2019\u00eatre des actifs, ils deviennent, pour reprendre Viviana Zelizer, <em>\u00ab \u00e9conomiquement inutiles, mais \u00e9motionnellement sans prix \u00bb<\/em>. En effet, la prohibition du travail des enfants reste une r\u00e9alisation historique capitale de la d\u00e9marchandisation formelle du travail, ce que Zelizer appelle <em>\u00ab l\u2019expulsion des enfants du lien mon\u00e9taire \u00bb <\/em>(4). M\u00eame si cette expulsion \u00e9tait in\u00e9gale, elle a progressivement transform\u00e9 les enfants en une classe potentielle de travailleurs d\u00e9marchandis\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour les artistes cit\u00e9(e)s qui travaillent avec des enfants \u2013 Koki Tanaka, Caitlin Berrigan, Mammalian Diving Reflex \u2013, il est essentiel que les enfants restent tels pour que les \u0153uvres fonctionnent symboliquement de mani\u00e8re consistante. Mais \u00e0 un certain point, il faudrait mettre cette cat\u00e9gorie en question. Je termine mon livre avec l\u2019analyse d\u2019une \u0153uvre qui r\u00e9mun\u00e8re les enfants : <em>Haircuts by Children<\/em>, qui fragilise le concept de travail d\u00e9marchandis\u00e9. Est-il toujours pertinent ? Devrait-il l\u2019\u00eatre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Votre question radicalise la question des cat\u00e9gories : a-t-on besoin de celle des \u00ab enfants \u00bb ? Que permet-elle et qu\u2019emp\u00eache-t-elle ? La pens\u00e9e est cens\u00e9e pouvoir traverser des cat\u00e9gories diverses pour montrer les possibilit\u00e9s et les limitations provenant d&rsquo;une rencontre de la diff\u00e9rence. Dans un monde social vraiment \u00e9galitaire et \u00e9mancip\u00e9, il se peut qu\u2019il faille abandonner la cat\u00e9gorie \u00ab enfant \u00bb, et peut-\u00eatre aussi \u00ab l\u2019art \u00bb et \u00ab le travail \u00bb.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences :<\/strong><\/p>\n<p>1. Helen Molesworth, \u201cWork Ethic,\u201d in <em>Work Ethic<\/em>, catalogue de l&rsquo;exposition (Baltimore : Baltimore Museum of Art, avec Penn State University Press, 2003), 42.<\/p>\n<p>2. Silvia Federici, <em>Revolution at Point Zero<\/em> (Oakland : pm Press, 2012).<\/p>\n<p>3. <a href=\"https:\/\/vimeo.com\/marxforcats\">Marxforcats.com<\/a>.<\/p>\n<p>4. Vivian Zelizer, <em>Pricing the Priceless Child<\/em> (Princeton, NJ : Princeton University Press, 1985).<\/p>\n<p><strong>\u00c9galement par Leigh Claire La Berge en fran\u00e7ais :<\/strong><\/p>\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"9DKR2UOUaM\"><p><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/quand-la-vie-cest-de-lart-et-le-travail-toute-la-vie-leigh-claire-la-berge-interviewee-par-wen-zhuang\/\">Quand la vie, c\u2019est de l\u2019art, et le travail, toute la vie &#8211; Leigh Claire LA BERGE, interview\u00e9e par Wen ZHUANG<\/a><\/p><\/blockquote>\n<p><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0Quand la vie, c\u2019est de l\u2019art, et le travail, toute la vie &#8211; Leigh Claire LA BERGE, interview\u00e9e par Wen ZHUANG\u00a0\u00bb &#8212; \" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/quand-la-vie-cest-de-lart-et-le-travail-toute-la-vie-leigh-claire-la-berge-interviewee-par-wen-zhuang\/embed\/#?secret=VnQxAdxmBx#?secret=9DKR2UOUaM\" data-secret=\"9DKR2UOUaM\" width=\"600\" height=\"338\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe><\/p>\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"Gh2UqOwhsL\"><p><a href=\"https:\/\/www.revue-ouvrage.org\/le-travail-demarchandise-conceptualiser-le-travail-apres-le-salaire\/\">Le travail d\u00e9marchandis\u00e9 : conceptualiser le travail apr\u00e8s le salaire<\/a><\/p><\/blockquote>\n<p><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"&laquo; Le travail d\u00e9marchandis\u00e9 : conceptualiser le travail apr\u00e8s le salaire &raquo; &#8212; revue Ouvrage\" src=\"https:\/\/www.revue-ouvrage.org\/le-travail-demarchandise-conceptualiser-le-travail-apres-le-salaire\/embed\/#?secret=r83wsRUQSO#?secret=Gh2UqOwhsL\" data-secret=\"Gh2UqOwhsL\" width=\"600\" height=\"338\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-40466\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/la-berge-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>Leigh Claire La Berge est <em>associate professor<\/em> en Anglais, City University of New York, autrice de <em>Wages Against Artwork<\/em> (2019) et <em>Scandals and Abstraction<\/em> (2015).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Andreas Petrossiants est \u00e9crivain et \u00e9diteur, doctorant \u00e0 la City University of New York. Il a co-dirig\u00e9 <em>Diversity of Aesthetics<\/em> (Common Notions, 2025). <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-thumbnail wp-image-40467\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/petrossiants-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/petrossiants-150x150.jpg 150w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/petrossiants-24x24.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/petrossiants-36x36.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/petrossiants-48x48.jpg 48w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/petrossiants.jpg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/bouton-citer.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-7069\" src=\"http:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/bouton-citer.jpg\" alt=\"bouton citer\" width=\"150\" height=\"93\" \/><\/a>Leigh Claire LA BERGE, \u00ab L\u2019art contemporain, et le travail \u00ab d\u00e9marchandis\u00e9 \u00bb : un entretien avec Leigh Claire LA BERGE \u00bb, <em>Articles<\/em> [En ligne], Web-revue des industries culturelles et num\u00e9riques, 2026, mis en ligne le 1er mars 2026. URL : http:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/lart-contemporain-et-le-travail-demarchandise-un-entretien-avec-leigh-claire-la-berge\/<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><div class=\"su-divider su-divider-style-default\" style=\"margin:15px 0;border-width:3px;border-color:#999999\"><a href=\"#\" style=\"color:#999999\">Aller en haut<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduction d&rsquo;un article paru dans le Brooklyn Rail (New York) en f\u00e9vrier 2020 \u00e0 l&rsquo;occasion de la publication du livre de Leigh Claire La Berge, \u00ab\u00a0Wages Against Artwork. Decommodified Labor and the Claims of Socially Engaged Art\u00a0\u00bb (Duke University Press, 2019) (David Buxton).<\/p>\n","protected":false},"author":1392,"featured_media":40503,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"colormag_page_container_layout":"default_layout","colormag_page_sidebar_layout":"default_layout","footnotes":""},"categories":[1018,780,900],"tags":[154,694,89],"coauthors":[1003],"class_list":["post-40455","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-article","category-arts","category-cultural-studies","tag-cultural-studies","tag-forme-esthetique","tag-marxisme"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40455","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1392"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=40455"}],"version-history":[{"count":44,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40455\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":40519,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40455\/revisions\/40519"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/media\/40503"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=40455"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=40455"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=40455"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=40455"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}