
{"id":39852,"date":"2025-07-01T02:00:43","date_gmt":"2025-07-01T00:00:43","guid":{"rendered":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/?p=39852"},"modified":"2025-07-01T10:40:16","modified_gmt":"2025-07-01T08:40:16","slug":"materialisme-et-industries-culturelles-entretien-avec-christophe-magis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/materialisme-et-industries-culturelles-entretien-avec-christophe-magis\/","title":{"rendered":"Mat\u00e9rialisme et industries culturelles &#8211; Entretien avec Christophe Magis"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/39852?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\" \/><\/a><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/39852?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\" \/><\/a><\/div><p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-size: 10pt;\">Publi\u00e9 r\u00e9cemment, <\/span><\/em><span style=\"font-size: 10pt;\">Pour une critique mat\u00e9rialiste des m\u00e9dias<\/span><em><span style=\"font-size: 10pt;\"> de Christophe Magis (\u00c9ditions sociales, 2025) est un livre important. Prolongeant deux travaux influents \u2014 quoiqu&rsquo;assez anciens \u2014 en langue fran\u00e7aise sur les m\u00e9dias et la communication (Armand et Mich\u00e8le Mattelart, <\/span><\/em><span style=\"font-size: 10pt;\">De l&rsquo;usage des m\u00e9dias en temps de crise<\/span><em><span style=\"font-size: 10pt;\">, 1979 ; Bernard Mi\u00e8ge, <\/span><\/em><span style=\"font-size: 10pt;\">La soci\u00e9t\u00e9 conquise par la communication<\/span><em><span style=\"font-size: 10pt;\">, trois tomes\u00a0: 1989, 1997, 2007), Magis int\u00e8gre d\u00e8s le d\u00e9but la d\u00e9finition \u00e9largie des m\u00e9dias adopt\u00e9e par ces livres, dans un appareillage th\u00e9orique h\u00e9rit\u00e9 de Marx (notamment le concept de subsomption formelle et r\u00e9elle) et de la Th\u00e9orie critique. L&rsquo;auteur explore dans ce cadre la complexit\u00e9 des modalit\u00e9s de marchandisation des m\u00e9dias, le maintien de l&rsquo;imaginaire lib\u00e9ral ou artistique associ\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation, le caract\u00e8re monopoliste des structures de propri\u00e9t\u00e9 et l&rsquo;importance des discours n\u00e9olib\u00e9raux sur les m\u00e9dias, en passant aussi en revue un corpus historique de th\u00e9ories qui ont marqu\u00e9 les \u00e9tudes de communication, non seulement en France mais aussi dans les pays anglo-saxons. Dans le chapitre trois, mobilisant ces analyses et s&rsquo;inscrivant dans la suite du courant \u00ab Critique de la valeur \u00bb (Robert Kurz), il aboutit \u00e0 une hypoth\u00e8se forte et surprenante, qui devrait prendre sa place dans les d\u00e9bats actuels autour des m\u00e9dias et des industries culturelles : l&rsquo;\u00e9puisement \u00e0 venir des \u00ab ressources symboliques \u00bb. Cet \u00e9change (qui se focalise plut\u00f4t sur des questions d&rsquo;ordre th\u00e9orique) a \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9 par ma propre lecture du livre\u00a0 (David Buxton).<\/span><\/em><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/editionssociales.fr\/catalogue\/pour-une-critique-materialiste-des-medias\/\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"attachment-cenote-full-width  wp-post-image aligncenter\" src=\"https:\/\/editionssociales.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/Couv-critique-materialiste-des-medias-410x601.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 410px) 100vw, 410px\" width=\"245\" height=\"359\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>David Buxton : Le socle th\u00e9orique de ton livre est bien marxien, notamment dans l\u2019accent mis sur les lois de mouvement du capital, et la mobilisation du concept de subsomption formelle et r\u00e9elle du travail sous le capital pour \u00e9tudier le d\u00e9ploiement historique du capitalisme, ce qui est assez rare dans les \u00e9tudes de communication, surtout actuellement ! Et pourtant tu t\u2019en r\u00e9clames, et tu revendiques l\u2019h\u00e9ritage mat\u00e9rialiste pour penser les m\u00e9dias. Pour reprendre le slogan de la maison d\u2019\u00e9dition qui te publie (les nouvelles \u00c9ditions sociales), est-il temps de <em>\u00ab\u00a0make marxism great again\u00a0\u00bb<\/em>, enfin aussi en communication\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Christophe Magis :<\/strong> En r\u00e9alit\u00e9, je crois m\u2019inscrire dans un mouvement bien plus large de renouveau de la critique, et a fortiori du marxisme, et ce \u00e0 diff\u00e9rents niveaux. En France, d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, la derni\u00e8re vingtaine d\u2019ann\u00e9es a vu l\u2019\u00e9laboration de plusieurs propositions pour r\u00e9ins\u00e9rer les cadrages th\u00e9oriques issus de Marx au sein du travail universitaire comme de la discussion publique et politique. Quitte \u00e0 parler de la maison d\u2019\u00e9dition qui me publie, on peut \u00e0 cet \u00e9gard citer le projet de la GEME (Grande \u00c9dition Marx et Engels) qui, parall\u00e8le justement au renouveau des \u00c9ditions sociales, s\u2019attache depuis 2008 \u00e0 progressivement (re-)traduire, \u00e9diter et pr\u00e9senter l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des \u0153uvres de Marx et d\u2019Engels pour le public francophone. Certains groupes de discussion \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du marxisme ont \u00e9galement gagn\u00e9 en l\u00e9gitimit\u00e9 dans l\u2019espace francophone. Je pense notamment au courant \u00ab\u00a0Critique de la valeur\u00a0\u00bb qui s\u2019attache \u00e0 proposer une relecture de Marx dans la suite des propositions de ce qu\u2019on a appel\u00e9 la <em>Neue-Marx-Lekt\u00fcre<\/em> (nouvelle lecture de Marx) et des travaux de Robert Kurz et Moishe Postone. Ce courant s\u2019est d\u2019abord organis\u00e9 dans le monde francophone autour du blog Palim-Psao [1], puis, \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 2010, autour des \u00e9ditions Crise et Critique et de la revue <em>Jaggernaut<\/em>. Par ailleurs, d\u2019autres maisons d\u2019\u00e9dition proposant des relectures, commentaires, critiques ou utilisation th\u00e9oriques du marxisme au sens large ou des divers courants et figures de la critique se sont cr\u00e9\u00e9es depuis le milieu des ann\u00e9es 2000 et ont stabilis\u00e9 leur mod\u00e8le durant la d\u00e9cennie suivante pour proposer entre une et plusieurs dizaines de titres par an. On peut par exemple penser \u00e0 l\u2019\u00c9chapp\u00e9e, \u00e0 La Ville Br\u00fble, \u00e0 Libertalia, mais aussi \u00e0 La Temp\u00eate, \u00e0 Entremonde, aux \u00e9ditions du Croquant ou aux \u00c9ditions sans soleil, parmi de nombreuses autres&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite, quoique la perc\u00e9e soit peut-\u00eatre moins visible (encore que\u2026), il y a aussi eu, depuis dix bonnes ann\u00e9es, quelques tentatives de remettre la critique au centre des \u00e9tudes de communication francophones. Le projet \u00e9ditorial <em>Mat\u00e9rialismes, culture &amp; communication<\/em>, lanc\u00e9 par Fabien Granjon aux Presses des Mines en 2016 (trois tomes \u00e0 ce jour, et un quatri\u00e8me en pr\u00e9paration) en est un exemple [2], qui faisait suite \u00e0 l\u2019\u00e9dition en trois volumes des premiers travaux d\u2019Armand Mattelart \u2014 travaux qui, d&rsquo;ailleurs, n\u2019h\u00e9sitaient pas \u00e0 utiliser directement Marx, L\u00e9nine ou Gramsci dans leur analyse des m\u00e9dias. Au Qu\u00e9bec, on pourra penser au projet <em>Perspectives critiques en communication<\/em> (deux tomes \u00e0 ce jour) qui s\u2019est attach\u00e9 \u00e0 cartographier les approches critiques permettant d\u2019approcher les faits sociaux de communication, sous l\u2019impulsion de France Aubin, Julien Rueff et \u00c9ric George [3]. Ce dernier avait d\u2019ailleurs organis\u00e9 avec Oumar Kane en 2012 \u00e0 Montr\u00e9al un colloque au titre assez \u00e9vocateur : <em>O\u00f9 (en) est la critique en communication ?<\/em> Et pour ce qui concerne Marx, plus sp\u00e9cifiquement, on peut savoir gr\u00e9 \u00e0 Christian Fuchs d\u2019avoir grandement \u0153uvr\u00e9, notamment lorsqu\u2019il \u00e9tait en poste \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Westminster entre 2013 et 2022, pour faire reconna\u00eetre l\u2019utilit\u00e9 sp\u00e9cifique du cadrage th\u00e9orique marxien (au-del\u00e0 de ceux de la Th\u00e9orie critique ou d\u2019autres approches post-marxistes) afin d\u2019analyser les m\u00e9dias et la communication dans l\u2019\u00e8re num\u00e9rique [4]. \u00c0 cet \u00e9gard, la revue qu\u2019il (co-)dirige, <em>Triple C: Communication, Capitalism &amp; Critique<\/em>, \u0153uvre pour un renouveau de l\u2019\u00e9conomie politique de la communication, dans une veine tr\u00e8s marxiste [5]. C\u2019est aussi dans le renouveau de cette approche, que je place pour ma part \u00e0 l\u2019intersection des nouvelles lectures de Marx (notamment du courant \u00ab\u00a0Critique de la valeur\u00a0\u00bb), de la Th\u00e9orie critique, et des apports de la socio\u00e9conomie des industries culturelles, que mon livre s\u2019inscrit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>DB : Justement, tout en t\u2019ins\u00e9rant dans un cadre pleinement marxien \u2014 en effet, grandement m\u00e2tin\u00e9 de Th\u00e9orie critique \u2014, ailleurs, cependant, tu t\u2019appuies sur l\u2019\u00ab \u00c9cole de Grenoble \u00bb (et les travaux de Mi\u00e8ge, Bouquillion, M\u0153glin, Bullich, etc. \u2014 cette \u00ab socio\u00e9conomie des industries culturelles \u00bb qu\u2019on qualifie parfois de \u00ab\u00a0th\u00e9orie des industries culturelles\u00a0\u00bb) pour laquelle les caract\u00e9ristiques \u00e9conomiques des industries culturelles sont propres, et qui souligne davantage les facteurs politiques (r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat, g\u00e9opolitique, etc.) et strat\u00e9giques dans leur \u00e9volution. \u00c0 un niveau empirique et conjoncturel, cela ne pose pas probl\u00e8me mais, \u00e0 la longue, la contradiction entre ces deux conceptions th\u00e9oriques devrait revenir \u00e0 la surface. Comment r\u00e9concilies-tu celles-ci au sein d\u2019une m\u00eame probl\u00e9matique ? Comment envisages-tu leur synth\u00e8se\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CM :<\/strong> Nous voil\u00e0 d\u00e9j\u00e0 dans le vif du sujet des probl\u00e8mes th\u00e9oriques ! Je voudrais tout d\u2019abord dire que la tentative d\u2019articulation de ces deux conceptions me para\u00eet \u00eatre aujourd&rsquo;hui un \u00e9l\u00e9ment absolument n\u00e9cessaire \u00e0 toute \u00e9laboration th\u00e9orique critique sur les m\u00e9dias. Cela a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 ma position th\u00e9orique depuis que je travaille en Sciences de l\u2019information et de la communication. Enfin, pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, j\u2019ai commenc\u00e9 par travailler sur la n\u00e9cessaire articulation de ce qu\u2019Olivier Voirol appelle la \u00ab\u00a0Th\u00e9orie critique des m\u00e9dias\u00a0\u00bb (c\u2019est-\u00e0-dire essentiellement les travaux d\u2019Adorno et, au-del\u00e0, ceux de Horkheimer, Benjamin ou Marcuse autour de l\u2019industrialisation de la culture) [6] aux travaux de la socio\u00e9conomie des industries culturelles, en essayant notamment d\u2019introduire des cat\u00e9gories d\u2019analyse des \u0153uvres elles-m\u00eames, en regard de celles de l\u2019\u00e9tude des strat\u00e9gies socio\u00e9conomiques dont leur production fait l\u2019objet. Et depuis quelques ann\u00e9es, j\u2019ai \u00e9tendu cette tentative d\u2019articulation \u00e9galement en revenant aux cat\u00e9gories du cadre th\u00e9orique marxien. Et je crois que l\u2019\u00e9l\u00e9ment qui permet de concilier les deux approches (socio\u00e9conomie des industries culturelles et critique marxiste de l\u2019\u00e9conomie politique) r\u00e9side dans le simple fait que, comme tu l\u2019indiques, elles ne se situent pas exactement sur le m\u00eame plan. En particulier d\u2019un point de vue de l&rsquo;Histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ce qui concerne les propositions de l\u2019\u00ab\u00a0\u00c9cole de Grenoble\u00a0\u00bb, et notamment tous les travaux qui se placent dans la lign\u00e9e de ceux de Bernard Mi\u00e8ge, il a toujours \u00e9t\u00e9 question de s\u2019inscrire dans une <em>\u00ab\u00a0th\u00e9orie de moyenne port\u00e9e\u00a0\u00bb<\/em> (selon l\u2019affirmation de Mi\u00e8ge lui-m\u00eame) [7]. Il me semble que cette position se comprend mieux si l\u2019on replace l\u2019\u00e9mergence de ces travaux \u00e0 la crois\u00e9e de deux enjeux historiques forts. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a la n\u00e9cessit\u00e9 pour l\u2019\u00c9tat et les grandes institutions supranationales de documenter pr\u00e9cis\u00e9ment le fonctionnement socio\u00e9conomique de la production culturelle industrialis\u00e9e dans une \u00e9poque o\u00f9 le d\u00e9but de l\u2019entr\u00e9e en crise du capitalisme industriel-fordiste a pouss\u00e9 ce qu\u2019on appelait alors les \u00ab pays d\u00e9velopp\u00e9s \u00bb \u00e0 r\u00e9orienter progressivement leur appareil de production en d\u00e9veloppant le secteur des services en g\u00e9n\u00e9ral et, en son sein, les activit\u00e9s de la culture, des m\u00e9dias et de la communication. Et il faut avoir \u00e0 l\u2019esprit que l\u2019essentiel des premiers travaux de la \u00ab th\u00e9orie des industrie culturelles \u00bb ont \u00e9t\u00e9 le fruit de commandes du gouvernement fran\u00e7ais de l\u2019\u00e9poque ou de rapports remis \u00e0 des institutions comme l\u2019Unesco. De l\u2019autre, il y a eu l\u2019enjeu fondamental de la reconnaissance institutionnelle de la discipline \u00ab Sciences de l\u2019information et de la communication \u00bb, de laquelle la socio\u00e9conomie des industries culturelles participait et qu\u2019elle entendait sortir des grandes philosophies et mod\u00e8les g\u00e9n\u00e9raux de la communication, afin d\u2019en ancrer le projet plut\u00f4t dans les sciences sociales. En France, les Sciences de l\u2019information et de la communication, qui ont f\u00eat\u00e9 leurs 50 ans cette ann\u00e9e, sont une discipline assez jeune, dont la reconnaissance institutionnelle, malgr\u00e9 leur \u00e9tablissement, en 1975, comme 71e section du Conseil National des Universit\u00e9s, n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait acquise dans les ann\u00e9es 1980 et 1990 \u2014 ni d\u2019ailleurs leurs fondements \u00e9pist\u00e9mologiques compl\u00e8tement assur\u00e9s et stabilis\u00e9s. Et je crois que c\u2019est en \u00e9tant partie prenante, \u00e0 la fois de la transformation des politiques publiques en mati\u00e8re de culture et de communication et de la reconnaissance comme de la d\u00e9finition \u00e9pist\u00e9mologique de l\u2019Information\u2013Communication comme objet disciplinaire que la \u00ab th\u00e9orie des industries culturelles \u00bb a d\u00e9termin\u00e9 les limites de son horizon th\u00e9orique. Il s\u2019est alors agi d\u2019\u00e9tudier la mani\u00e8re dont le capital en recherche de valorisation pouvait trouver \u00e0 se reproduire dans la culture et des m\u00e9dias et de documenter les strat\u00e9gies mises en place selon les diff\u00e9rentes fili\u00e8res, notamment pour pallier l\u2019incertitude structurelle qui caract\u00e9rise le secteur dans son ensemble. C\u2019est de cette documentation que sont issus les fameux \u00ab mod\u00e8les socio\u00e9conomiques \u00bb, \u00e9ditorial, flot, etc. Et c&rsquo;est \u00e0 partir d\u2019eux, de leurs \u00e9ventuelles imbrications ou de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019en d\u00e9finir d\u2019autres que sont \u00e9tudi\u00e9es les mutations des industries culturelles et des m\u00e9dias.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me semble que ces travaux sont importants, pr\u00e9cis\u00e9ment par la finesse du niveau de granularit\u00e9 qu&rsquo;ils visent dans la documentation pr\u00e9cise de tel ou tel aspect du fonctionnement de la production industrielle de la culture. Et j\u2019ai, moi-m\u00eame, particip\u00e9 \u00e0 en produire certains : sur la musique de publicit\u00e9, Netflix ou la plateformisation, par exemple. Mais je crois aussi qu\u2019il faut pouvoir articuler ce niveau plus fin avec celui, plus g\u00e9n\u00e9ral, du mouvement du capital et du d\u00e9ploiement historique du capitalisme. C\u2019est en tout cas \u00e0 cette articulation que je positionne ma version de l&rsquo;\u00e9conomie politique de la communication. Et c&rsquo;est ici que les notions de subsomption formelle et r\u00e9elle du travail sous le capital s\u2019av\u00e8rent, \u00e0 mon avis, particuli\u00e8rement utiles. Rappelons qu\u2019au moyen de ces deux cat\u00e9gories, Marx entend montrer combien, au cours de son d\u00e9veloppement, le capitalisme transforme et mod\u00e8le petit \u00e0 petit la totalit\u00e9 des processus de production. La subsomption \u00ab formelle \u00bb s\u2019emploie ainsi pour d\u00e9crire la mani\u00e8re dont le capitalisme s\u2019approprie la valeur \u00e0 partir de processus de travail qui lui pr\u00e9-existent (issus de formations ant\u00e9rieures). Dans ce cas, il ne subordonne les proc\u00e8s de travail que de l\u2019ext\u00e9rieur, c&rsquo;est-\u00e0-dire, \u00ab\u00a0formellement\u00a0\u00bb : la cr\u00e9ation de valeur continue de s\u2019\u00e9tablir sur des dispositifs en grande partie ext\u00e9rieurs \u00e0 la sph\u00e8re de la production et l\u2019augmentation de la survaleur ne peut r\u00e9sulter que d\u2019une augmentation de l\u2019\u00e9chelle de la production \u2014 soit selon les modalit\u00e9s de la survaleur absolue. Mais petit \u00e0 petit, le capitalisme en est venu \u00e0 d\u00e9finir des proc\u00e8s de production particuliers, sp\u00e9cifiquement organis\u00e9s selon les n\u00e9cessit\u00e9s capitalistes de reproduction de la valeur. C\u2019est ce que Marx appelle la \u00ab\u00a0subsomption r\u00e9elle\u00a0\u00bb du travail sous le capital, qui permet une r\u00e9organisation du travail afin de rendre plus productive chaque unit\u00e9 de temps travaill\u00e9e (augmentation de la survaleur relative). L\u2019application de ces cat\u00e9gories \u00e0 l\u2019\u00e9tude des diverses fili\u00e8res des industries de la culture et des m\u00e9dias permet de distinguer, au-del\u00e0 des modalit\u00e9s diff\u00e9rentes de gestion du risque, que les industries qui fonctionnent majoritairement selon le mod\u00e8le \u00ab\u00a0\u00e9ditorial\u00a0\u00bb ou selon le mod\u00e8le \u00ab\u00a0de flot\u00a0\u00bb, par exemple, pr\u00e9sentent surtout des modalit\u00e9s historiquement diff\u00e9renci\u00e9es de production de valeur dans le capitalisme, au fil du mouvement processuel qui va depuis la subsomption \u00ab\u00a0formelle\u00a0\u00bb vers la subsomption \u00ab\u00a0r\u00e9elle\u00a0\u00bb. Ainsi, ce que la socio\u00e9conomie pr\u00e9sente comme le mod\u00e8le \u00ab\u00a0\u00e9ditorial\u00a0\u00bb (qui organise notamment les fili\u00e8res de l\u2019\u00e9dition de livres et celle des phonogrammes), o\u00f9 une grande autonomie est laiss\u00e9e \u00e0 la cr\u00e9ation, peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une forme de \u00ab\u00a0subsomption formelle\u00a0\u00bb dans les m\u00e9dias, l\u00e0 o\u00f9 le mod\u00e8le \u00ab\u00a0de flot\u00a0\u00bb (qui concerne les m\u00e9dias de masse) pr\u00e9sente un d\u00e9veloppement plus avanc\u00e9 dans le processus de \u00ab\u00a0subsomption r\u00e9elle\u00a0\u00bb, caract\u00e9ris\u00e9 notamment par une premi\u00e8re forme d\u2019int\u00e9gration des consommateurs aux processus de production, comme l\u2019ont analys\u00e9 Dallas Smythe [8] et les diff\u00e9rents intervenants du <em>\u00ab\u00a0audience-commodity debate\u00a0\u00bb<\/em> au tournant des ann\u00e9es 1980 [9]. Pour le dire autrement, la production \u00e9ditoriale (livres, partitions, puis phonogrammes) repr\u00e9sente un premier niveau dans l\u2019histoire des m\u00e9dias, o\u00f9 les processus de production m\u00e9diatiques s\u2019appuient encore majoritairement sur des formes pr\u00e9capitalistes (travail de type artisanal). Pour leur part, les <em>mass media<\/em> comme la radio ou la t\u00e9l\u00e9vision commerciales, s\u2019apparentent bien davantage \u00e0 ce que serait une industrie m\u00e9diatique <em>au sens propre<\/em>. En effet, pour ce qui concerne la production des programmes, ils l\u2019externalisent g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 des producteurs du premier niveau, permettant \u00e0 ces programmes de faire l\u2019objet d\u2019une premi\u00e8re forme de marchandisation au d\u00e9but d\u2019une cha\u00eene dont ils rationalisent le processus de production et de diffusion jusqu\u2019\u00e0 y int\u00e9grer les audiences elles-m\u00eames, faisant d\u2019elles, \u00e0 l\u2019autre bout de cha\u00eene, une autre marchandise, vendue aux annonceurs. Et toutes les modalit\u00e9s de valorisation connues aujourd&rsquo;hui dans les m\u00e9dias peuvent \u00eatre replac\u00e9es sur une \u00e9chelle du d\u00e9veloppement du capitalisme depuis la subsomption formelle vers la subsomption r\u00e9elle\u00a0: les formes m\u00e9diatiques financ\u00e9es par l&rsquo;\u00c9tat, comme par exemple l&rsquo;audiovisuel public repr\u00e9sentent ainsi une forme interm\u00e9diaire. Et de nouveaux types de marchandisation m\u00e9diatiques plus r\u00e9cents comme les plateformes culturelles, t\u00e9moignent d\u2019une rationalisation toujours plus grande de la production, qui se traduit tout particuli\u00e8rement par une int\u00e9gration toujours plus pouss\u00e9e des consommateurs \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur processus de valorisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une telle mise en perspective replace ainsi les travaux de la socio\u00e9conomie dans un cadre plus large qui permet d\u2019appr\u00e9hender le d\u00e9veloppement historique de ce que j\u2019appelle, \u00e0 la suite de Mattelart, le \u00ab\u00a0mode de production m\u00e9diatique \u00bb. Et, r\u00e9ciproquement, cela permet de faire reposer cette analyse plus g\u00e9n\u00e9rale sur des \u00e9l\u00e9ments empiriques pr\u00e9cis sans lesquels elle manquerait compl\u00e8tement son objet, restant \u00e0 un niveau d&rsquo;abstraction par trop g\u00e9n\u00e9ral. Je souhaite donc redire ici qu\u2019il m\u2019appara\u00eet primordial d\u2019articuler les deux niveaux d\u2019analyse et qu\u2019il n\u2019y a pas lieu de les opposer ! D\u2019ailleurs, <em>Le Capital<\/em>, l\u2019\u0153uvre maitresse de Marx, \u00e9tudie des lois de mouvement du capital en s\u2019appuyant dans plusieurs chapitres sur de tr\u00e8s nombreuses \u00e9tudes empiriques qui sont essentielles \u00e0 la d\u00e9finition et \u00e0 l\u2019analyse de ces lois.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>DB : \u00c0 ce propos, pr\u00e9cis\u00e9ment, o\u00f9 situes-tu ce concept de Mattelart, d\u2019un \u00ab\u00a0mode de production de la communication\u00a0\u00bb, que tu reprends\u00a0? Serait-ce la cl\u00e9 qui permet d\u2019articuler les diff\u00e9rents niveaux\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CM :<\/strong> Dans l\u2019introduction du premier volume de son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage <em>Communication and Class Struggle<\/em> (co-dirig\u00e9 avec Seth Siegelaub), Mattelart essaie de d\u00e9finir ce que serait le \u00ab\u00a0mode de production de la communication\u00a0\u00bb. Ce faisant, il s\u2019emploie \u00e0 appliquer le concept marxien de mode de production aux industries culturelles et aux m\u00e9dias en cherchant ce qui d\u00e9finirait la particularit\u00e9 des <em>forces productives<\/em>, des <em>rapports de production<\/em> et des <em>superstructures<\/em> de la production culturelle et du journalisme [10]. Il faut toutefois reconna\u00eetre qu\u2019il n\u2019approfondit gu\u00e8re. Et je n\u2019ai pas connaissance d\u2019un autre texte dans lequel il aurait d\u00e9velopp\u00e9 cette id\u00e9e plus avant. Mais ce qui m\u2019int\u00e9resse en la reprenant, c\u2019est surtout d\u2019inscrire d\u2019embl\u00e9e mon propos sur le terrain de la critique marxiste de l\u2019\u00e9conomie politique, dont le concept de mode de production est un \u00e9l\u00e9ment essentiel (avec ses cat\u00e9gories sous-jacentes de forces productives, rapports de production, base et superstructure). C\u2019est aussi un moyen pour moi de d\u00e9finir mon objet (les m\u00e9dias) au-del\u00e0 des propositions intuitives habituelles. Je choisis donc de parler du \u00ab\u00a0mode de production m\u00e9diatique\u00a0\u00bb ou des m\u00e9dias comme \u00ab\u00a0mode de production du symbolique\u00a0\u00bb pour poser les m\u00e9dias comme la forme historique qu\u2019a pris la production symbolique dans le capitalisme. Cela permet deux choses. La premi\u00e8re, c&rsquo;est d\u2019affirmer qu\u2019il n&rsquo;y a pas de m\u00e9dias en-dehors du capitalisme, et de s\u2019\u00e9carter des acceptions trop larges pour lesquelles tout \u00e9l\u00e9ment d&rsquo;ordre symbolique des soci\u00e9t\u00e9s anciennes (statuaire grecque, pyramides d\u2019\u00c9gypte, etc.) pourrait s\u2019apparenter \u00e0 des m\u00e9dias \u2014 r\u00e9troprojection aberrante. Mais, deuxi\u00e8mement, cela maintient n\u00e9anmoins une acception assez ouverte, en englobant la totalit\u00e9 de la production et de l\u2019\u00e9change symbolique dans le capitalisme \u2014 ce qui \u00e9vite de tomber dans les d\u00e9coupages artificiels habituels (qui, par exemple, veulent bien int\u00e9grer la presse ou la t\u00e9l\u00e9vision mais pas le cin\u00e9ma ou les jeux vid\u00e9os sans qu&rsquo;on saisisse bien pourquoi) ou dans des d\u00e9finitions purement techniques, o\u00f9 les m\u00e9dias sont presque r\u00e9duits \u00e0 un simple moyen de communication, ind\u00e9pendant de ce qui est communiqu\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>DB : Le souci de s\u2019\u00e9loigner des acceptions courantes ou intuitives concernant les m\u00e9dias semble \u00eatre au centre de ton travail. Tu prends d\u2019ailleurs souvent le contrepied des critiques des m\u00e9dias qu\u2019on entend habituellement, y compris \u00e0 gauche, en n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 affirmer que la critique restera vaine \u2014 et en grande partie r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e par la tendance des m\u00e9dias \u00e0 l\u2019autocritique \u2014 si elle ne se fixe que sur la question des contenus ou sur le probl\u00e8me de qui poss\u00e8de les m\u00e9dias. Ces questions n\u2019ont-elles pas d\u2019importance pour toi\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CM :<\/strong> Ce n\u2019est pas de cette mani\u00e8re que je le pr\u00e9senterais. \u00c0 mon avis, le probl\u00e8me habituel de la critique des m\u00e9dias, lorsqu\u2019elle se concentre sur les seuls contenus m\u00e9diatiques, c\u2019est qu\u2019elle cantonne son horizon aux m\u00e9dias eux-m\u00eames, consid\u00e9r\u00e9s comme domaine d\u2019investigation autonome. Certes, il faut, \u00e9videmment, d\u00e9noncer le racisme plus ou moins d\u00e9complex\u00e9 de certains \u00e9ditorialistes. Il faut, \u00e9videmment, s\u2019insurger contre le caract\u00e8re atrocement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 de telle ou telle repr\u00e9sentation, par exemple des h\u00e9ro\u00efnes dans les films, etc. Mais au niveau de la critique que j\u2019essaie de produire, le probl\u00e8me des m\u00e9dias ne sera pas r\u00e9solu le jour o\u00f9 tous les programmes seront \u00ab\u00a0inclusifs\u00a0\u00bb et se garderont d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0offensants\u00a0\u00bb ! Bien s\u00fbr, cela ne signifie en aucun cas que je pense qu\u2019un tel but n\u2019a pas d\u2019importance en soi et il est normal d\u2019exiger collectivement qu&rsquo;on n\u2019ait pas l&rsquo;impression de se faire insulter en permanence dans les programmes \u2014 notamment si l\u2019on est Noir, ou femme, ou musulman, etc. Mais en rester aux contenus, en d\u00e9non\u00e7ant aussi les <em>fake news<\/em>, par exemple, c\u2019est finalement s\u2019en tenir \u00e0 une critique des m\u00e9dias quasiment <em>de l\u2019int\u00e9rieur<\/em>. On a alors comme l\u2019impression qu\u2019il suffirait de virer le mauvais \u00e9ditorialiste, ou le mauvais producteur, celui qui, par stupidit\u00e9 ou par malice, fera des d\u00e9clarations tout simplement fausses ou malhabiles, pour que tout soit r\u00e9gl\u00e9. Mais, comme tu le rappelles, cette forme de critique est d\u00e9j\u00e0 int\u00e9gr\u00e9e par les m\u00e9dias eux-m\u00eames ! Et je ne connais aucun patron de presse ni aucun journaliste \u2014 toutes sensibilit\u00e9s politiques confondues \u2014 qui affirme que propager des informations non v\u00e9rifi\u00e9es et, partant, inexactes, c\u2019est super, ni qui y ait int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par contre, et c\u2019est bien l\u00e0 l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments essentiels que r\u00e9v\u00e8le la critique marxiste de l\u2019\u00e9conomie politique : en r\u00e9alit\u00e9, dans le capitalisme, tout est rendu \u00e9quivalent. \u00c0 terme, donc, la critique qui ne s\u2019attache qu\u2019\u00e0 valoriser certains contenus informationnels ou culturels (vrais, honn\u00eates, non probl\u00e9matiques, ou tout simplement de bonne qualit\u00e9, instructifs, divertissants, etc.) par rapport \u00e0 d\u2019autres (<em>fake news<\/em>, mensonges et duperies, repr\u00e9sentations racistes, sexistes, ou programmes tout simplement d\u00e9biles) est forc\u00e9ment vou\u00e9e \u00e0 s\u2019\u00e9puiser : elle n\u2019attaque pas le syst\u00e8me au bon niveau. C\u2019est le d\u00e9ploiement de la logique de la marchandise dans le domaine de la production symbolique qui rend <em>in fine<\/em> tous les contenus \u00e9quivalents les uns aux autres et c\u2019est ce d\u00e9ploiement, sur lequel il me semble que la critique devrait se concentrer, que ma perspective cherche \u00e0 documenter. Ici encore, les diff\u00e9rents niveaux ne sont pas inconciliables entre eux mais il est vrai que je reproche quelquefois \u00e0 certaines critiques de se contenter de la simple r\u00e9action intuitive, certes compr\u00e9hensible et n\u00e9cessaire mais non suffisante, face aux contenus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il en est de m\u00eame pour les structures de propri\u00e9t\u00e9. Le probl\u00e8me de la concentration des m\u00e9dias, qui voit ces derniers poss\u00e9d\u00e9s par un petit nombre de riches propri\u00e9taires, est consubstantiel de l\u2019existence des m\u00e9dias. Je cite d\u2019ailleurs dans mon ouvrage un extrait d\u2019article dans lequel Balzac se plaignait d\u00e9j\u00e0, en 1840, de ce qu\u2019<em>\u00ab\u00a0il n\u2019y a, en d\u00e9finitif, qu\u2019un seul journal\u00a0\u00bb<\/em>, pointant la mainmise de Havas sur toute la presse fran\u00e7aise de l\u2019\u00e9poque [11]. Historiquement, les groupes m\u00e9diatiques sont, en effet, une forme assez paradigmatique de ce que les \u00e9conomistes marxistes Paul Baran et Paul Sweezy ont appel\u00e9 le \u00ab\u00a0capitalisme monopoliste\u00a0\u00bb [12]. Et la carte \u00ab\u00a0M\u00e9dias fran\u00e7ais, qui poss\u00e8de quoi\u00a0?\u00a0\u00bb que dresse chaque ann\u00e9e <em>Le Monde diplomatique<\/em> en partenariat avec l\u2019association Acrimed est bien connue, qui montre combien les principaux supports de presse et les cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision pr\u00e9sentes dans l\u2019Hexagone appartiennent en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 une grosse poign\u00e9e de milliardaires [13]. On sait aussi que les majors du disque ou de la production cin\u00e9matographique sont toujours moins nombreux \u00e0 mesure qu\u2019ils se rach\u00e8tent entre eux. Mais si la critique habituelle sait documenter les transformations des structures de propri\u00e9t\u00e9 des m\u00e9dias et la tendance \u00e0 toujours plus de concentration, elle a bien plus de mal \u00e0 analyser les cons\u00e9quences de ces transformations sur la qualit\u00e9 des contenus produits. Et \u00e0 part d\u00e9noncer le pouvoir de propagande symbolique exorbitant que finissent par obtenir certains capitaines d\u2019industrie qui se retrouvent propri\u00e9taires de grands groupes m\u00e9diatiques, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, ou de l\u2019autre, redire l\u2019argument qui est d\u00e9j\u00e0 celui de la critique lib\u00e9rale, \u00e0 savoir que la concentration, c\u2019est mal, car \u00e7a risque de limiter le nombre de discours discordants pr\u00e9sents dans l\u2019espace public au d\u00e9triment de l\u2019app\u00e9tit de nouveaut\u00e9 et de diversit\u00e9 des consommateurs, il faut bien reconna\u00eetre que la critique qui se fixe sur la concentration n\u2019a pas grand-chose de plus \u00e0 dire, finissant presque par tomber dans une rh\u00e9torique qui ne se place quasiment que sur le plan de la morale. D\u2019autant qu\u2019\u00e9tablir th\u00e9oriquement des liens clairs entre transformation de la propri\u00e9t\u00e9 m\u00e9diatique et transformation du contenu des programmes est bien difficile. Le \u00ab\u00a0mod\u00e8le de propagande\u00a0\u00bb \u00e9labor\u00e9 par Noam Chomsky et Edward Herman [14] conduit \u00e0 des interpr\u00e9tations assez sch\u00e9matiques et simplistes qui ne permettent pas vraiment de saisir la finesse des m\u00e9canismes de production et de diffusion des discours m\u00e9diatiques. \u00c7a ne veut pas dire que des cas d\u2019influence assez directe des propri\u00e9taires m\u00e9diatiques sur les r\u00e9dactions n\u2019ont jamais exist\u00e9, idem pour l\u2019influence de certains annonceurs puissants qui peuvent, avec la concentration m\u00e9diatique, asseoir plus facilement leur domination sur l\u2019ensemble des supports d\u2019un groupe. Et bien s\u00fbr qu\u2019en France, aujourd\u2019hui, il y a le cas Bollor\u00e9, dont le style brutal associ\u00e9 \u00e0 une rh\u00e9torique droiti\u00e8re de reprise en main \u00e9ditoriale des supports de la presse et de l\u2019audiovisuel interroge et inqui\u00e8te \u00e0 juste titre [15]. Mais comme j\u2019essaie de l\u2019analyser, ce style et cette rh\u00e9torique doivent aussi \u00eatre rapport\u00e9s \u00e0 des enjeux \u00e9conomiques et de communication financi\u00e8re caract\u00e9ristiques des transformations r\u00e9centes du capitalisme et qui d\u00e9passent de loin la question des seuls m\u00e9dias et de leurs contenus. Sinon, on risque d\u2019avoir l\u2019impression, l\u00e0 encore, que le probl\u00e8me des m\u00e9dias sera r\u00e9gl\u00e9 lorsqu\u2019il n\u2019y aura plus Bollor\u00e9, ou lorsqu\u2019ils ne seront plus l\u2019apanage d\u2019une poign\u00e9e de riches propri\u00e9taires \u2014 espoir futile. Et en attendant, cela d\u00e9tourne l\u2019attention et l\u2019\u00e9nergie de bon nombre de critiques, \u00e0 gauche, sur une figure qui me semble principalement servir d\u2019homme de paille.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>DB : Il s\u2019agit donc d\u2019une diff\u00e9rence de focale\u00a0? En t\u2019appuyant sur le socle th\u00e9orique marxien, tu essaies de critiquer la totalit\u00e9 du mode de production capitaliste \u00e0 partir de la critique de la place des m\u00e9dias en son sein, plut\u00f4t que de limiter ta critique au seul plan m\u00e9diatique\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>CM :<\/strong> En effet. Et d\u2019un point de vue plus g\u00e9n\u00e9ral on pourrait dire en r\u00e9alit\u00e9 que la perspective qui est la mienne, qui cherche, en s\u2019inscrivant dans l\u2019\u00e9conomie politique de la communication, \u00e0 replacer l\u2019analyse de l\u2019\u00e9mergence et des transformations m\u00e9diatiques dans celle de l\u2019histoire des transformations du capitalisme, me conduit \u00e0 avoir une position th\u00e9orique forc\u00e9ment plus radicale que toutes les critiques qui, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, cherchent fondamentalement \u00e0 \u00ab\u00a0am\u00e9liorer\u00a0\u00bb les m\u00e9dias, voire, d\u2019apr\u00e8s le titre d\u2019un c\u00e9l\u00e8bre ouvrage de Julia Cag\u00e9, \u00e0 <em>\u00ab\u00a0sauver les m\u00e9dias\u00a0\u00bb<\/em> [16]. C\u2019est l\u00e0 d\u2019ailleurs un point de mon argumentation qui a probablement \u00e9t\u00e9 mal compris, si j\u2019en crois plusieurs entretiens que j\u2019ai pu donner autour du livre. Comme je le disais pr\u00e9c\u00e9demment, je pars du principe que les m\u00e9dias sont la forme qu\u2019a pris historiquement la production symbolique dans le cadre d\u2019une formation sociale sp\u00e9cifique qui est celle de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise et qui s\u2019est organis\u00e9e autour du mode de production capitaliste. S\u2019il s\u2019agit de chercher \u00e0 sortir du capitalisme, on ne pourra pas garder les m\u00e9dias, qui sont une forme intrins\u00e8quement li\u00e9e \u00e0 ce mode de production. Et toute tentative d\u2019am\u00e9liorer les m\u00e9dias ne m\u2019appara\u00eet, <em>in fine<\/em>, que comme une tentative (forc\u00e9ment d\u00e9\u00e7ue \u00e0 terme) d\u2019am\u00e9liorer le capitalisme\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour moi, une critique des m\u00e9dias qui se veut cons\u00e9quente doit donc partir de ce point de d\u00e9part qu\u2019il pourrait <em>ne pas y avoir<\/em> de m\u00e9dias. Que cette mani\u00e8re d\u2019organiser socialement nos \u00e9changes symboliques en les faisant exister par exemple sous la forme d\u2019articles mis bout \u00e0 bout avec des images dans un journal, qu\u2019on acquiert contre de l\u2019argent et\/ou en acceptant que certains de ces articles ou certaines pages du journal visent, \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, \u00e0 nous convaincre d\u2019acheter une automobile Renault, une montre Tag Heuer ou du champagne Laurent-Perrier (exemples v\u00e9ritables, tir\u00e9s de ma consultation de la presse de ces derniers jours !), est tout de m\u00eame questionnable en soi ! Et ce n\u2019est qu\u2019en acceptant de questionner cette forme, quitte \u00e0 la documenter et documenter ses \u00e9volutions dans le capitalisme au sein duquel elle est n\u00e9e et dont elle accompagne les transformations, que l\u2019on \u00e9chappe \u00e0 l\u2019int\u00e9gration de la critique par cette m\u00eame forme, et donc, finalement, par le capitalisme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>DB : Et cette forme historique de la production symbolique semble tendre pour toi vers l\u2019auto-annihilation\u2026 \u00c0 la fin de ton analyse, tu introduis ainsi l\u2019id\u00e9e d\u2019<em>\u00ab\u00a0\u00e9puisement des ressources symboliques\u00a0\u00bb<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire le pendant de l\u2019\u00e9puisement des ressources naturelles dans le cas d\u2019une industrie culturelle qui aurait, si l\u2019on suit Robert Kurz, atteint sa limite historique. Tu pr\u00e9sentes cela comme une <em>\u00ab\u00a0hypoth\u00e8se\u00a0\u00bb<\/em>, une <em>\u00ab\u00a0proposition sp\u00e9culative\u00a0\u00bb<\/em> dans une <em>\u00ab\u00a0d\u00e9marche hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductive\u00a0\u00bb<\/em>, qui demanderait des recherches empiriques avec une m\u00e9thodologie adapt\u00e9e, mais tu tiens quand m\u00eame \u00e0 en faire l\u2019expos\u00e9. Pourquoi cela\u00a0? Pourrais-tu en dire davantage\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">CM : Oui. Appuyons d\u00e9j\u00e0, comme tu le rappelles, que cette id\u00e9e d\u2019une crise des ressources au c\u0153ur de la production symbolique dans le capitalisme est une hypoth\u00e8se sur laquelle je termine l\u2019ouvrage, en montrant que c\u2019est ce \u00e0 quoi me m\u00e8ne logiquement le fait d\u2019avoir appliqu\u00e9 et fait fonctionner les cat\u00e9gories de la critique \u00e0 l\u2019analyse de l\u2019\u00e9mergence et du d\u00e9veloppement du ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00e9diatique \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire du d\u00e9ploiement du capitalisme dans le domaine du symbolique en parall\u00e8le de l\u2019histoire des transformations plus g\u00e9n\u00e9rales de ce mode de production. L\u2019enjeu des prochaines recherches sera assur\u00e9ment d\u2019essayer de confirmer cette hypoth\u00e8se au moyen d\u2019un appareil m\u00e9thodologique complexe qui reste encore largement \u00e0 \u00e9laborer (et je te remercie de participer avec moi de cette tentative depuis quelques temps : c\u2019est un probl\u00e8me \u00e9minemment \u00e9pineux). Mais je suis de ceux qui estiment que la valeur d\u2019une hypoth\u00e8se (ou d\u2019une \u00ab\u00a0proposition <em>sp\u00e9culative<\/em>\u00a0\u00bb) ne se limite pas \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 pouvoir \u00eatre simplement valid\u00e9e. Il est bien s\u00fbr important, quand on fait de la recherche scientifique, de pouvoir confirmer nos hypoth\u00e8ses mais il me semble qu\u2019on ne peut se laisser imposer leur formulation a priori par la simple capacit\u00e9 m\u00e9thodologique qu\u2019on aura de pouvoir les interroger, sauf \u00e0 risquer d\u2019ab\u00eemer toute th\u00e9orie en simple tautologie. Et l\u2019importance d\u2019une telle hypoth\u00e8se, qui entre en effet pleinement en r\u00e9sonance avec la lecture que fait le th\u00e9oricien de la valeur Robert Kurz du fragment sur l\u2019industrie culturelle \u00e9crit par Horkheimer et Adorno dans <em>La<\/em> <em>Dialectique de la raison<\/em> [17] \u2014 mais sans aller non plus vers l\u2019\u00e9laboration d\u2019un appareillage de preuve \u2014, me semble d\u00e9passer de loin le probl\u00e8me de sa simple confirmation ou infirmation. Parce que ce qui est contenu dans cette proposition, c\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 la d\u00e9nonciation de ce que je crois \u00eatre un mythe fondamental, qui est notamment ancr\u00e9 au c\u0153ur de l\u2019\u00e9conomie occidentale des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es. \u00c0 savoir, l\u2019id\u00e9e qu\u2019on pourrait contrecarrer la crise de la valeur qui commence \u00e0 se faire jour \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970 \u2014 et dont les chocs p\u00e9troliers ont \u00e9t\u00e9, pour le grand public et pour une bonne partie de la classe politique de l\u2019\u00e9poque, une repr\u00e9sentation majeure \u2014 en mettant \u00e0 l\u2019honneur la production de m\u00e9dias ou de culture au sens large, avec le postulat intuitif sous-jacent que ce type de production repose sur des ressources intellectuelles et immat\u00e9rielles basiquement illimit\u00e9es, que certaines th\u00e9ories ont d\u2019ailleurs mythifi\u00e9es en les dissimulant sous la notion de \u00ab\u00a0cr\u00e9ativit\u00e9\u00a0\u00bb. Dans la crise totale que nous vivons actuellement, et face notamment \u00e0 l\u2019urgence climatique et \u00e9cologique, la d\u00e9construction de ce mythe m\u2019appara\u00eet absolument n\u00e9cessaire ! On sait que l\u2019\u00ab\u00a0immat\u00e9riel\u00a0\u00bb a besoin de toute une infrastructure mat\u00e9rielle pour fonctionner\u00a0; l\u2019id\u00e9e d\u2019une mise en apesanteur de l\u2019\u00e9conomie dans le virtuel a ainsi d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 sensiblement d\u00e9construite. On sait que tout le d\u00e9veloppement des applications mobiles et de l\u2019informatique repose sur une extraction mini\u00e8re extr\u00eamement vorace et polluante (en plus de s\u2019inscrire dans des rapports de production o\u00f9 la domination est tr\u00e8s brutale). On commence m\u00eame \u00e0 prendre conscience du fait que la consultation des mails, le streaming audio et vid\u00e9o ont une empreinte carbone qui est loin d\u2019\u00eatre n\u00e9gligeable, d\u2019autant que l\u2019utilisation des services a explos\u00e9. Bref, on sait argumenter contre les mensonges d\u2019un capitalisme qui se repeint en vert en cherchant \u00e0 s\u2019afficher comme \u00e9loign\u00e9 de sa p\u00e9riode industrielle et son image associ\u00e9e de pollution et de surconsommation des ressources naturelles. On sait qu\u2019il n\u2019en est rien, que le capitalisme actuel, malgr\u00e9 son utilisation accrue des technologies m\u00e9diatiques, ne fait qu\u2019engloutir toujours plus voracement les ressources naturelles et que, chaque ann\u00e9e, le <em>Earth Overshoot Day<\/em>, jour o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 a fini de consommer l\u2019ensemble des ressources naturelles que la plan\u00e8te peut produire ou r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en un an, arrive plus t\u00f4t. Et pourtant, il reste un dernier \u00e9chelon que la critique ne semble pas s\u2019autoriser \u00e0 atteindre, celui qui interrogerait la consommation des mati\u00e8res premi\u00e8res n\u00e9cessaires \u00e0 la production artistique, culturelle ou m\u00e9diatique \u2014 en un mot, symbolique. C\u2019est comme si on voulait absolument croire, sans pouvoir en d\u00e9mordre, \u00e0 l\u2019id\u00e9e que, quand m\u00eame, la production symbolique, qui est peut-\u00eatre ce qui caract\u00e9rise au plus profond notre humanit\u00e9, repose sur des ressources par nature illimit\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais je crois que c\u2019est tomber l\u00e0 dans un raccourci \u2014 id\u00e9ologique, \u00e0 mon sens \u2014 qui, confondant cr\u00e9ation et production, se situe au carrefour de deux mythes fondamentaux de l\u2019imaginaire bourgeois de la modernit\u00e9 : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, le mythe romantique de l\u2019artiste comme g\u00e9nie-cr\u00e9ateur d\u00e9miurgique et, de l\u2019autre, le mythe de la progression sans fin, \u00e9ternelle et universelle de la production capitaliste. Et il est tr\u00e8s difficile pour les individus des soci\u00e9t\u00e9s avanc\u00e9es actuelles, m\u00eame pour les plus critiques d&rsquo;entre eux, de totalement abandonner, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 l\u2019urgence climatique y oblige pourtant, ces deux mythes, dont les m\u00e9dias pr\u00e9sentent une articulation essentielle. Pourtant, si l\u2019on pose ces derniers, comme je le fais, comme \u00ab mode de production \u00bb du symbolique dans le capitalisme, alors forc\u00e9ment, la vitesse industrielle \u00e0 laquelle les succ\u00e8s doivent se renouveler finit par compl\u00e8tement d\u00e9passer le temps de s\u00e9dimentation de l\u2019histoire sociale n\u00e9cessaire \u00e0 la cr\u00e9ation des repr\u00e9sentations id\u00e9elles. Imagine, pour prendre un exemple simple (et en allant tr\u00e8s vite), toute l\u2019histoire humaine qu\u2019il faut pour cr\u00e9er le jazz comme genre musical. Imagine toute l\u2019histoire de la traite n\u00e9gri\u00e8re et de l\u2019esclavage des Noirs aux Am\u00e9riques pendant des si\u00e8cles qu\u2019il faut, avec toutes les cons\u00e9quences sociales que cela implique, et qui finissent par se s\u00e9dimenter petit \u00e0 petit jusqu\u2019\u00e0 ce que, dans des conditions historiques et g\u00e9ographiques extr\u00eamement d\u00e9termin\u00e9es, apparaisse un genre musical qui, largement pouss\u00e9 par l\u2019industrie culturelle, est quasiment \u00e9puis\u00e9 par elle en deux ou trois g\u00e9n\u00e9rations\u2026 On pourrait bien s\u00fbr r\u00e9torquer que d\u2019autres genres musicaux sont venus par la suite, s\u2019y sont articul\u00e9s, en ont renouvel\u00e9 les mat\u00e9riaux, voire ont produit d\u2019autres esth\u00e9tiques. Mais il faudrait alors, l\u00e0 encore, s\u2019int\u00e9resser \u00e0 leur propre histoire, et notamment \u00e0 l\u2019histoire de la s\u00e9dimentation sociale qui a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 leur \u00e9mergence dans l\u2019industrie culturelle, comme mati\u00e8re premi\u00e8re susceptible de renouveler un peu les canons, pendant un temps forc\u00e9ment bien plus court que celui sur laquelle s&rsquo;\u00e9tend toute cette histoire. Il y a l\u00e0, je pense, une tendance \u00e0 la crise dont l\u2019hypoth\u00e8se devrait au moins \u00eatre discut\u00e9e, quoi qu\u2019elle ne convienne \u00e0 personne ! Les artistes la prennent comme une accusation de manque de cr\u00e9ativit\u00e9 ; les institutionnels des politiques culturelles comme une attaque de l\u2019inefficacit\u00e9 de leur action. Pour leur part, les \u00e9conomistes de la culture tiennent \u00e0 rappeler que les biens culturels ont \u00ab par nature \u00bb des caract\u00e8res \u00e9conomiques qui n&rsquo;ont rien \u00e0 voir avec ceux des autres biens, notamment pour ce qui concerne la <em>raret\u00e9<\/em>, et ils ont l\u2019impression que, de toute mani\u00e8re, comme il n\u2019y a jamais eu autant de titres produits, tout va bien \u2014 ce qui rassure d&rsquo;ailleurs aussi les consommateurs de culture, qui ne veulent tout de m\u00eame pas croire que, dans ce domaine aussi, la consommation capitaliste pose probl\u00e8me&#8230; De leur c\u00f4t\u00e9, les coll\u00e8gues qui travaillent dans la perspective des \u00ab th\u00e9ories des industries culturelles \u00bb acceptent l\u2019id\u00e9e que ces derni\u00e8res puissent conna\u00eetre p\u00e9riodiquement des phases d\u2019essoufflement esth\u00e9tique, mais ils s\u2019attachent plut\u00f4t \u00e0 documenter l\u2019existence de multiples r\u00e9servoirs (par exemple dans les pays du Sud global), avec comme enjeu central la provenance des sources de financement pour que ces r\u00e9servoirs puissent continuer \u00e0 alimenter les programmes culturels et les risques d\u2019accaparement monopoliste de ces r\u00e9servoirs par des G\u00e9ants m\u00e9diatiques. Il me semble toutefois, l\u00e0 encore, que les deux dimensions de l\u2019analyse ne se contredisent pas et pourraient entrer en r\u00e9sonance th\u00e9oriquement. D\u2019autant que, bien \u00e9videmment, d\u2019un point de vue plus g\u00e9n\u00e9ral, parler de \u00ab\u00a0crise des <em>ressources<\/em> symboliques\u00a0\u00bb ne signifie en aucun cas que j\u2019estime que la <em>disposition<\/em> anthropologique des soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 la cr\u00e9ation symbolique et de repr\u00e9sentations est elle-m\u00eame en voie d\u2019extinction ! Je cherche juste \u00e0 poser la question d\u2019une crise interne au c\u0153ur du fonctionnement fondamental des m\u00e9dias \u2014 soit de la forme de cr\u00e9ation symbolique typique du capitalisme, seule qui, historiquement, consid\u00e8re cette disposition anthropologique comme simple mati\u00e8re premi\u00e8re \u00e0 une <em>production<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<p>1. Voir <a href=\"https:\/\/www.palim-psao.fr\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.palim-psao.fr<\/a><\/p>\n<p>2. Voir la pr\u00e9sentation sur le site de l\u2019\u00e9diteur : <a href=\"https:\/\/www.pressesdesmines.com\/produit\/materialismes-culture-et-communication\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.pressesdesmines.com\/produit\/materialismes-culture-et-communication\/<\/a><\/p>\n<p>3. Voir la pr\u00e9sentation sur le site de l\u2019\u00e9diteur : <a href=\"https:\/\/www.puq.ca\/catalogue\/livres\/perspectives-critiques-communication-3819.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.puq.ca\/catalogue\/livres\/perspectives-critiques-communication-3819.html<\/a><\/p>\n<p>4. Voir par exemple Christian Fuchs, <em>Digital Labour and Karl Marx<\/em>, Londres, Routledge, 2014.<\/p>\n<p>5. Voir <a href=\"https:\/\/www.triple-c.at\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.triple-c.at\/<\/a><\/p>\n<p>6. Olivier Voirol, \u00ab\u00a0La Th\u00e9orie critique des m\u00e9dias de l\u2019\u00c9cole de Francfort\u202f: une relecture\u00a0\u00bb, <em>Mouvements<\/em>, vol.\u00a01, no\u00a061, 2010, p.\u00a023\u201132.<\/p>\n<p>7. Voir notamment Bernard Mi\u00e8ge, <em>L\u2019information \u2013 communication, objet de connaissance<\/em>, Bruxelles, De Boeck, 2004 et Bernard Mi\u00e8ge, <em>La pens\u00e9e communicationnelle<\/em>, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2004<\/p>\n<p>8. Dallas W. Smythe, \u00ab\u00a0Communications: Blindspot of Western Marxism\u00a0\u00bb, <em>Canadian Journal of Political and Social Theory<\/em>, vol.\u00a01, no\u00a03, 1977, p.\u00a01\u201121.<\/p>\n<p>9. Pour une synth\u00e8se, voir <a href=\"https:\/\/publictionnaire.huma-num.fr\/notice\/audience-commodity\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/publictionnaire.huma-num.fr\/notice\/audience-commodity\/<\/a><\/p>\n<p>10. Voir Armand Mattelart, \u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb in Armand Mattelart et Seth Siegelaub (dir.), <em>Communication and Class Struggle. 1-Capitalism, Imperialism<\/em>, New York-Bagnolet, International General, 1979, p.\u00a036\u201141, reprise en partie dans Armand Mattelart, <em>Communication, id\u00e9ologie et h\u00e9g\u00e9monies culturelles<\/em>, Paris, Presses des Mines, 2015.<\/p>\n<p>11. Honor\u00e9 de Balzac, \u00ab\u00a0Chroniques de la presse\u00a0\u00bb, <em>Revue parisienne<\/em>, 25 ao\u00fbt 1840, p.\u00a0245.<\/p>\n<p>12. Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, <em>Le capitalisme monopoliste. Un essai sur la soci\u00e9t\u00e9 industrielle am\u00e9ricaine<\/em>, traduit par Christos Passad\u00e9os, Paris, Maspero, 1968.<\/p>\n<p>13. Pour consulter la derni\u00e8re version en date (avril 2025), voir <a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/cartes\/PPA\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/cartes\/PPA<\/a><\/p>\n<p>14. Voir Noam Chomsky et Edward Herman, <em>La fabrication du consentement. De la propagande m\u00e9diatique en d\u00e9mocratie<\/em>, Marseille, Agone, 2008.<\/p>\n<p>15. Pour une analyse, voir Marie B\u00e9nilde, <em>Le p\u00e9ril Bollor\u00e9<\/em>, Paris, La Dispute, 2025.<\/p>\n<p>16. Julia Cag\u00e9, <em>Sauver les m\u00e9dias. Capitalisme, financement participatif et d\u00e9mocratie<\/em>, Paris, Seuil, 2015.<\/p>\n<p>17. Robert Kurz, \u00ab\u00a0L\u2019industrie culturelle au XXIe si\u00e8cle. De l\u2019actualit\u00e9 du concept d\u2019Adorno et Horkheimer\u00a0\u00bb, traduit par Wolfgang Kukulies, <em>Illusio<\/em>, no 12\/13, 2014, p.\u00a017\u201165.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-39919 size-thumbnail alignright\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Christophe-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>Christophe Magis est ma\u00eetre de conf\u00e9rences en information-communication \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Paris 8\u2014Vincennes-Saint-Denis o\u00f9 il est responsable du parcours de Master\u00a02 <a href=\"https:\/\/ufr-culture-communication.univ-paris8.fr\/-Master-Industrie-musicale-enjeux-\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">\u00ab\u00a0Industrie de la musique\u00a0: production, organisation, communication\u00a0\u00bb<\/a>. Il est \u00e9galement l&rsquo;auteur de <em>La Musique et la Publicit\u00e9. Les logiques socio-\u00e9conomiques et musicales des mutations des industries culturelles<\/em> (Mare &amp; Martin, 2015).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/bouton-citer.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-7069\" src=\"http:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/bouton-citer.jpg\" alt=\"bouton citer\" width=\"150\" height=\"93\" \/><\/a>MAGIS Christophe, \u00ab Marxisme et industries culturelles &#8211; Entretien avec Christophe Magis \u00bb, <em>Articles<\/em> [En ligne], Web-revue des industries culturelles et num\u00e9riques, 2025, mis en ligne le 1er juillet 2025. URL : http:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/marxisme-et-industries-culturelles-entretien-avec-christophe-magis\/<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><div class=\"su-divider su-divider-style-default\" style=\"margin:15px 0;border-width:3px;border-color:#999999\"><a href=\"#\" style=\"color:#999999\">Aller en haut<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entretien r\u00e9alis\u00e9 par David Buxton avec Christophe Magis \u00e0 propos de son livre : \u00ab\u00a0Pour une critique mat\u00e9rialiste des m\u00e9dias\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":1294,"featured_media":39943,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"colormag_page_container_layout":"default_layout","colormag_page_sidebar_layout":"default_layout","footnotes":""},"categories":[1018,3,788,809,81],"tags":[28,483,89],"coauthors":[791],"class_list":["post-39852","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-article","category-industries-culturelles","category-mattelart","category-bernardmiege","category-reperes-theoriques","tag-ideologie","tag-industries-culturelles-2","tag-marxisme"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/39852","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1294"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=39852"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/39852\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/media\/39943"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=39852"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=39852"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=39852"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=39852"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}