
{"id":36103,"date":"2020-05-01T01:00:34","date_gmt":"2020-04-30T23:00:34","guid":{"rendered":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/?p=36103"},"modified":"2021-04-27T11:54:39","modified_gmt":"2021-04-27T09:54:39","slug":"black-mirror-la-forme-anthologie-et-leconomie-de-lattention-youssef-guettache","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/black-mirror-la-forme-anthologie-et-leconomie-de-lattention-youssef-guettache\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Black Mirror\u00a0\u00bb : la forme anthologie et l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;attention &#8211; Youssef GUETTACHE"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36103?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\" \/><\/a><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36103?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\" \/><\/a><\/div><h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la forme anthologie<\/strong><\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 2019, il y avait 532 s\u00e9ries diffus\u00e9es \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision am\u00e9ricaine contre 210 en 2009, ce qui repr\u00e9sente une augmentation de 153 %. C\u2019est ce que certains appellent la \u00ab <em>peak TV<\/em> \u00bb (point culminant) ; m\u00eame les professionnels reconnaissent qu\u2019ils ne peuvent plus tout suivre (1). Selon Ryan Murphy, producteur de plusieurs s\u00e9ries n\u00e9o-anthologiques (<em>American Horror Story<\/em>, <em>American Crime Story<\/em>, <em>Scream Queens<\/em>), ce format apporte une solution : \u00ab <em>Il y a trop de contenus en ce moment, et, en ce qui me concerne, je ne me vois pas avoir autant de temps qu\u2019avant pour me soumettre au visionnage d\u2019une s\u00e9rie de sept saisons. Ce que j\u2019aime dans cette id\u00e9e, c\u2019est qu&rsquo;il n&rsquo;y a que 10 ou 12 \u00e9pisodes, et apr\u00e8s l&rsquo;on est bon pour une autre histoire. Cette histoire a un d\u00e9but, un milieu et une fin, et cette forme de storytelling refl\u00e8te de plus en plus le monde dans lequel on vit. On vit dans un monde ADD <\/em>(attention deficit disorder) (2). \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le format a donc de nombreux avantages : le r\u00e9cit est plus facilement ma\u00eetrisable (\u00ab <em>Comment allons-nous \u00e9tirer une telle histoire ? Pourquoi ne pas en faire une anthologie, et tuer tout le monde \u00e0 la fin ?<\/em> \u00bb dit \u00e9galement Murphy). On pourrait ajouter que dans le laps de temps entre la fin d\u2019une saison et le d\u00e9but d\u2019une nouvelle, le spectateur risque d\u2019oublier l\u2019intrigue d\u2019un feuilleton, ce qui ne pose pas de probl\u00e8me avec une s\u00e9rie d&rsquo;anthologie. Par contre, il faut r\u00e9inventer de nouveaux personnages et de nouvelles intrigues \u00e0 chaque \u00e9pisode ou \u00e0 chaque saison, ce qui est n\u00e9cessairement p\u00e9rilleux pour les auteurs ; chaque s\u00e9rie anthologique a ainsi ses hauts et ses bas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le plus important, c\u2019est la possibilit\u00e9 pour le spectateur de ne regarder qu\u2019un \u00e9pisode qui l&rsquo;int\u00e9resse, sans se pr\u00e9occuper des autres. Ces anthologies impliquent donc un moindre engagement pour le public. Le retour de la s\u00e9rie anthologique rel\u00e8ve alors d\u2019une \u00e9conomie de l\u2019attention. Jay Duplass, auteur de <em>Room 104<\/em> (HBO), a d\u00e9crit le format comme \u00ab <em>le Tinder de la t\u00e9l\u00e9vision<\/em> \u00bb (3). Le spectateur choisit un \u00e9pisode sans avoir la contrainte de revenir, comme il le ferait avec un ou une partenaire Tinder. C\u2019est une logique tout \u00e0 fait diff\u00e9rente que celle qui cherche \u00e0 fid\u00e9liser les t\u00e9l\u00e9spectateurs. Des \u00ab tops<em> des meilleurs \u00e9pisodes<\/em> \u00bb (et parfois m\u00eame des <em>flops<\/em>) fournis par la presse en ligne et par les internautes, accompagnent d\u2019ailleurs chaque anthologie ayant connu le succ\u00e8s, et aident le spectateur \u00e0 s\u2019orienter parmi ses \u00ab matchs \u00bb potentiels. Le retour du format anthologique est d\u00e9termin\u00e9 par la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019obtenir l\u2019attention du spectateur dans un contexte de \u00ab <em>peak TV<\/em> \u00bb, alors qu\u2019il y a d\u00e9j\u00e0 beaucoup trop de s\u00e9ries en circulation. On lui demande moins d\u2019attention, mais par l\u00e0 on se donne plus de chances de l\u2019obtenir quand m\u00eame ; en termes de capacit\u00e9 d\u2019attention, le feuilleton \u00ab illimit\u00e9 \u00bb est devenu trop cher pour le spectateur, le format anthologique est pour lui plus \u00e9conomique. Obtenir l\u2019attention dans un march\u00e9 satur\u00e9 est sans doute aujourd\u2019hui ce qui pr\u00e9occupe le plus les industries culturelles. Dans cette \u00e9conomie de l\u2019attention, la ressource rare n\u2019est pas le mat\u00e9riau, mais le temps d\u2019attention du r\u00e9cepteur.<\/p>\n<figure id=\"attachment_36112\" aria-describedby=\"caption-attachment-36112\" style=\"width: 150px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-thumbnail wp-image-36112\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/boullier-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/boullier.jpg 150w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/boullier-24x24.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/boullier-36x36.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/boullier-48x48.jpg 48w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-36112\" class=\"wp-caption-text\">Dominique Boullier (1954-)<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019apr\u00e8s l&rsquo;universitaire Dominique Boullier, la fid\u00e9lisation est le r\u00e9gime d\u2019attention qui pr\u00e9dominait auparavant ; elle apportait des garanties, des certitudes. Mais dans des \u00ab <em>mondes d\u2019incertitudes<\/em> \u00bb, o\u00f9 l\u2019environnement urbain est marqu\u00e9 par une plus grande mobilit\u00e9, o\u00f9 les sollicitations m\u00e9diatiques sont de plus en plus nombreuses, ce r\u00e9gime d\u2019attention laisse la place \u00e0 celui de l\u2019alerte, g\u00e9n\u00e9ratrice de stress. Bouillier soutient que l\u2019\u00e9mergence de ce \u00ab <em>r\u00e9gime de l\u2019alerte<\/em> \u00bb est \u00e0 mettre en relation avec la financiarisation de l\u2019\u00e9conomie, comme si les logiques suivies par les acteurs sur les march\u00e9s financiers s\u2019\u00e9taient \u00e9tendues \u00e0 toute la soci\u00e9t\u00e9, sans toutefois clarifier v\u00e9ritablement ce lien : \u00ab <em>La finance, totalement coupl\u00e9e aux r\u00e9seaux num\u00e9ris\u00e9s, est porteuse d\u2019un nouveau r\u00e9gime d\u2019attention \u2013 que nous examinerons plus en d\u00e9tail, mais qui a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 toutes nos vies quotidiennes \u2013 celui de l\u2019alerte, de la veille, qui doit g\u00e9n\u00e9rer la r\u00e9activit\u00e9 maximale<\/em> \u00bb. D\u2019une part, parce que la pr\u00e9f\u00e9rence d\u2019un investisseur d\u00e9pend des indications dont il dispose en ce qui concerne le choix des autres investisseurs, et d\u2019autre part, parce que la vitesse de transformation des \u00e9tats des march\u00e9s financiers ne peut plus \u00eatre suivie que par des algorithmes (4).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9conomie financi\u00e8re est, d\u2019apr\u00e8s Boullier, une \u00ab <em>\u00e9conomie de l\u2019opinion<\/em> \u00bb, un monde ou ce qui est grand n\u2019est pas ce qui est vendu ou efficace, mais ce qui est connu. D\u00e8s lors, comment obtenir cet \u00e9tat d\u2019alerte ? Bernard Stiegler rappelle que l\u2019attention plonge ses racines dans la libido, on ne fait attention \u00e0 un objet que s\u2019il est investi par le d\u00e9sir, de pr\u00e8s ou de loin. Il pr\u00e9cise qu\u2019il peut s\u2019agir d\u2019un contre-d\u00e9sir, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on peut y faire attention sous la forme de la r\u00e9pulsion, et que l\u2019objet du d\u00e9sir n\u2019est pas n\u00e9cessairement l\u2019objet de la pulsion sexuelle (5). Si on pense \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de toute une \u00ab culture du clash \u00bb t\u00e9l\u00e9visuelle (t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9, \u00e9missions de d\u00e9bats, d\u00e9rapage des pol\u00e9mistes et commentateurs politiques, etc.), on constate que dans l\u2019\u00e9conomie de l\u2019attention actuelle, il s\u2019agit effectivement moins de d\u00e9tendre le spectateur que de l\u2019alerter, quitte \u00e0 le choquer ou \u00e0 le provoquer. L\u2019analyse des contenus audiovisuels ne peut plus passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cet aspect (6).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du point de vue \u00e9conomique, il y aurait, suivant Yves Citton (7), deux principales strat\u00e9gies d\u2019extraction de l\u2019attention : la premi\u00e8re est de devenir le propri\u00e9taire des ic\u00f4nes et des images qui attirent l\u2019attention (Disney acqu\u00e9rant Marvel et avec, <em>Star Wars<\/em>), et la seconde est de d\u00e9tenir le contr\u00f4le des plateformes qui la mesurent et la quantifient (Google, Facebook). \u00c0 ce titre, Netflix poss\u00e8de un dispositif algorithmique capable de recenser ces donn\u00e9es (ce qui a \u00e9t\u00e9 le plus vu, \u00e0 quel moment le spectateur a-t-il d\u00e9cid\u00e9 de mettre tel \u00e9pisode en pause, etc.) et dispose de l\u2019anthologie <em>Black Mirror<\/em> depuis 2016. Du point de vue de la programmation, en th\u00e9orie, pour une plateforme en ligne comme Netflix, il y a principalement deux strat\u00e9gies possibles : d\u2019abord l\u2019offre de contenus distinctifs, sur le mod\u00e8le de HBO, ou bien celle d\u2019une consommation illimit\u00e9e, du plus large choix possible, du plus grand nombre de contenus disponibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il semble que Netflix ait choisi de viser entre les deux, en lan\u00e7ant un tr\u00e8s grand nombre de programmes originaux : \u00ab <em>Je ne tiens pas \u00e0 ce que l\u2019une de nos s\u00e9ries d\u00e9finisse notre marque<\/em> \u00bb, assure Ted Sarandos, l\u2019actuel directeur des programmes, \u00ab <em>et je ne tiens pas non plus \u00e0 ce que notre marque d\u00e9finisse nos s\u00e9ries. La \u201cs\u00e9rie Netflix\u201d, \u00e7a n\u2019existe pas. Un tel concept risquerait de cloisonner notre public. Notre marque de fabrique, c\u2019est la personnalisation. Il y en a pour tous les gouts, qui que vous soyez, il y a forc\u00e9ment un contenu pour vous sur Netflix <\/em>(8). \u00bb N\u2019y a-t-il pas l\u00e0 une concordance avec la logique formelle de l\u2019anthologie Black Mirror ? Il en a, l\u00e0 aussi, pour tous les go\u00fbts : le genre de fiction varie pratiquement \u00e0 chaque \u00e9pisode, il y a du policier, de la science-fiction, de l\u2019horreur (zombies, chasse \u00e0 l\u2019homme, maison hant\u00e9e), du film romantique. La s\u00e9rie cherche visiblement aussi \u00e0 diversifier ses publics, Miley Cyrus fait par exemple partie du casting de la saison 5. Le futur de Netflix d\u00e9pend de ses contenus, si on en croit son PDG, Reed Hastings. Est-ce parce que, \u00e0 mesure que la concurrence se d\u00e9veloppe, il devient plus avantageux de miser sur les contenus originaux ? L\u2019argument de la quantit\u00e9 de films ou de s\u00e9ries disponibles n\u2019est pas viable partout, notamment pour des questions de droit : aux \u00c9tats-Unis, l&rsquo;abonn\u00e9 a un choix beaucoup plus large que dans d\u2019autres pays. Pour finir, Netflix s\u2019est rendu compte que les contenus locaux (non Am\u00e9ricains) pouvaient parfois obtenir des succ\u00e8s inattendus dans d\u2019autres pays (<em>Dark<\/em> est une s\u00e9rie allemande, <em>Black Mirror<\/em> est britannique). Autre trait saillant de l\u2019\u00e9conomie de l\u2019attention, ce qui pr\u00e9vaut n\u2019est pas n\u00e9cessairement ce qui se vend le plus, mais ce qui est le plus connu, voire ce qui est le plus comment\u00e9, m\u00eame au sein d\u2019un public de niche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab<em> Sur Netflix, <\/em>dit Annabel Jones (cofondatrice de <em>Black Mirror<\/em>)<em>, vous n\u2019\u00eates pas jug\u00e9 sur le nombre de personnes qui regardent la s\u00e9rie, vous \u00eates jug\u00e9s sur combien de personnes l\u2019ont aim\u00e9, sur est-ce que \u00e7a a cr\u00e9e un d\u00e9bat. [\u2026]\u00a0 \u00c7a n\u2019a pas d\u2019importance que les gens aient beaucoup aim\u00e9 [une s\u00e9rie], ou qu\u2019on en ait beaucoup parl\u00e9 : les co\u00fbts \u00e9lev\u00e9s et les baisses d\u2019audience, ce n\u2019est pas un combo tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9 des diffuseurs. [\u2026] Soudain, ces s\u00e9ries qui fonctionnent plus sur le bouche-\u00e0-oreille, et dont on parle entre amis ou en ligne, plus que parce qu\u2019elles cr\u00e9ent un \u00e9norme \u00e9v\u00e8nement lors de leur diffusion, peuvent prosp\u00e9rer<\/em> (9). \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette interview, Jones explique les probl\u00e8mes li\u00e9s \u00e0 l\u2019anthologie pour un diffuseur traditionnel : elles sont ch\u00e8res, car elles exigent un plateau diff\u00e9rent pour chaque \u00e9pisode (c&rsquo;est pourquoi chaque saison ne compte que trois \u00e0 six \u00e9pisodes), les audiences tendent \u00e0 d\u00e9cliner, car le format manque de quoi maintenir l\u2019int\u00e9r\u00eat du public (<em>cliffhangers<\/em>), absence de casting r\u00e9gulier. Ce sont les raisons qui ont pouss\u00e9 Channel 4 \u00e0 d\u00e9programmer la s\u00e9rie apr\u00e8s deux saisons. Jones la croyait finie, mais Netflix, qui la poss\u00e9dait d\u00e9j\u00e0 dans son catalogue, a assur\u00e9 sa survie. Dans la m\u00eame interview, Jones et l&rsquo;autre cofondateur Charlie Brooker admettent que le ton, le genre et la longueur des \u00e9pisodes (on passe de 50 minutes \u00e0 plus d\u2019une heure) ont chang\u00e9 apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e de la s\u00e9rie sur Netflix en 2016. Dans la mesure o\u00f9, cette fois, les six \u00e9pisodes sont mis en ligne simultan\u00e9ment, la d\u00e9cision de varier plus largement les styles s\u2019imposait. S\u2019ils finissaient tous de fa\u00e7on aussi \u00ab <em>morne et nihiliste<\/em> \u00bb, disent-ils, ils auraient \u00e9t\u00e9 trop pr\u00e9visibles, ennuyeux, et d\u00e9primants.<\/p>\n<figure id=\"attachment_36113\" aria-describedby=\"caption-attachment-36113\" style=\"width: 266px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-36113\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/jones-brooker.jpg\" alt=\"\" width=\"266\" height=\"190\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/jones-brooker.jpg 266w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/jones-brooker-150x107.jpg 150w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/jones-brooker-24x17.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/jones-brooker-36x26.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/jones-brooker-48x34.jpg 48w\" sizes=\"auto, (max-width: 266px) 100vw, 266px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-36113\" class=\"wp-caption-text\">Annabel Jones (1972-) et Charlie Brooker (1971-)<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">Outre le fait que la s\u00e9rie fonctionne plus sur sa notori\u00e9t\u00e9 que sur ses chiffres d\u2019audience v\u00e9ritables, la forme de <em>Black Mirror<\/em> semble refl\u00e9ter assez bien les strat\u00e9gies de captation (commerciales) de Netflix dans un contexte de <em>peak TV<\/em> (et les tendances globalement \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019\u00e9conomie de l\u2019attention) : c\u2019est une anthologie, le spectateur n\u2019est pas contraint d\u2019\u00eatre fid\u00e8le, on passe d\u2019un genre \u00e0 l\u2019autre \u00e0 chaque \u00e9pisode (la personnalisation est la strat\u00e9gie \u00e9ditoriale de Netflix), et surtout les \u00e9pisodes sont choquants (r\u00e9gime de l\u2019alerte), voire repoussants. Un journaliste de LCI (France) a par exemple \u00e9crit que \u00ab <em>la marque de fabrique de la s\u00e9rie, c\u2019est l\u2019acrasie, ou l\u2019attraction que l\u2019on ressent \u00e0 regarder quelque chose qui nous r\u00e9vulse<\/em> \u00bb. Comme le dit Charlie Brooker : \u00ab <em>En dehors de l\u2019humour, la meilleure fa\u00e7on de garantir une r\u00e9action est de provoquer les autres \u2013 ou bien ils seront d\u2019accord, ou bien non. Plut\u00f4t que de nous r\u00e9unir, \u00e7a semble parfaitement destin\u00e9 \u00e0 encourager la polarisation. \u00c0 la fin, le r\u00e9sultat, ce sont des r\u00e9seaux diam\u00e9tralement oppos\u00e9s de gens encourag\u00e9s et doucement amen\u00e9s \u00e0 claqueter ensemble en harmonie lorsqu\u2019ils sont d\u2019accord, et \u00e0 se clasher tr\u00e8s bruyamment lorsqu\u2019ils tombent en d\u00e9saccord\u00a0<\/em>(10). \u00bb<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">La forme anthologie dans <em>Black Mirror<\/em><\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9criture de chaque \u00e9pisode se fonde sur une exp\u00e9rience de pens\u00e9e (\u00ab <em>Que se passerait-il si\u2026 ?<\/em> \u00bb), fond\u00e9e sur une nouvelle technologie d\u00e9j\u00e0 existante ; de l\u00e0, elle d\u00e9veloppe le r\u00e9cit du \u00ab pire sc\u00e9nario possible \u00bb. C\u2019est ce qu&rsquo;on appelle dans l&rsquo;industrie le <em>high-concept<\/em>, qui permet de simplifier les personnages au profit d\u2019une id\u00e9e, et qui a l\u2019avantage d\u2019\u00eatre facile \u00e0 proposer (<em>pitch<\/em>) et \u00e0 r\u00e9sumer. Dans chaque \u00e9pisode, il faut poser une nouvelle exp\u00e9rience de pens\u00e9e, cr\u00e9er de nouveaux personnages, mais aussi de nouveaux mondes servant de cadres. Le choix de la forme dystopique para\u00eet \u00e9vident. On peut d\u00e9j\u00e0 avancer que la crainte fondamentale de la s\u00e9rie (et de son public) r\u00e9side dans l\u2019id\u00e9e que les nouvelles technologies num\u00e9riques incarnent et impliquent la possibilit\u00e9 d\u2019un basculement vers des normes pathologiques : voyeurisme, narcissisme, parano\u00efa, sadisme. Cette possibilit\u00e9, la s\u00e9rie la pousse \u00e0 bout ; au fond, chaque sc\u00e9nario ou presque est fond\u00e9 sur la m\u00eame op\u00e9ration fondamentale : technologie + tendance humaine \u00e0 r\u00e9agir de fa\u00e7on pathologique = violence. Cette logique conduit la s\u00e9rie souvent \u00e0 se rapprocher du film d&rsquo;horreur. Paradoxalement, la technologie la plus pointue fait remonter toutes les pulsions les plus archa\u00efques et les plus violentes ; c\u2019est donc moins la technologie que la nature humaine qui est en cause. Le r\u00e9cit est toujours structur\u00e9 en quatre actes ; le dernier est un d\u00e9nouement inattendu sur lequel on ne peut faire aucune g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 (le m\u00e9chant n\u2019est pas toujours puni, le personnage n\u2019abandonne pas toujours la technologie, etc.). Il doit \u00eatre impr\u00e9visible, pour exprimer l\u2019incertitude concernant les nouvelles technologies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) Situation initiale : la technologie est d\u00e9j\u00e0 accessible et parfois massivement utilis\u00e9e, mais on n&rsquo;a pas fait la d\u00e9monstration de sa nuisance, un personnage a un probl\u00e8me.\u00a0 2) \u00ab Am\u00e9lioration paradoxale \u00bb : le personnage utilise la technologie dans le but de r\u00e9soudre son probl\u00e8me, et cr\u00e9e un nouveau probl\u00e8me. 3) D\u00e9t\u00e9rioration horrifiante de la situation due au nouveau probl\u00e8me, le personnage est totalement d\u00e9pass\u00e9 par la situation, les choses s\u2019acc\u00e9l\u00e8rent, la catastrophe s\u2019amplifie. 4) D\u00e9nouement : le <em>twist<\/em> est impr\u00e9visible, il n\u2019y a pas n\u00e9cessairement de retour \u00e0 la stabilit\u00e9. En g\u00e9n\u00e9ral, la fin n\u2019est pas tr\u00e8s heureuse (cela dit, il y a eu plus de <em>happy ends<\/em> depuis le passage de la s\u00e9rie sur Netflix).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques exemples :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-36114\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/retoursurimage-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>\u00ab <strong>Retour sur image<\/strong> \u00bb (\u00ab The Entire History of You \u00bb). Que se passerait-il si vous aviez acc\u00e8s \u00e0 toutes vos donn\u00e9es personnelles dans la vraie vie ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) Un jeune juriste d\u00eene chez des amis de sa femme ; elle se comporte \u00e9trangement avec le ma\u00eetre d\u2019h\u00f4te, il la soup\u00e7onne de la tromper. 2) Gr\u00e2ce \u00e0 sa puce, il revoit des sc\u00e8nes du d\u00eener, il \u00e9tait mal \u00e0 l\u2019aise et dans le doute, maintenant il sait qu\u2019il n\u2019hallucine pas (\u00ab am\u00e9lioration \u00bb due \u00e0 l\u2019usage de la technologie). 3) Il en vient \u00e0 harceler sa femme et \u00e0 frapper son ex-copain (d\u00e9t\u00e9rioration li\u00e9e \u00e0 la technologie), il perd le contr\u00f4le de lui-m\u00eame. 4) Le <em>twist<\/em> : il retire la puce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-36116\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chute-libre-300x138.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"138\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chute-libre-300x138.jpg 300w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chute-libre-150x69.jpg 150w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chute-libre-24x11.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chute-libre-36x17.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chute-libre-48x22.jpg 48w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chute-libre.jpg 331w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>\u00ab <strong>Chute libre<\/strong> \u00bb (\u00ab Nose dive \u00bb). Que se passerait-il si notre existence sociale d\u00e9pendait de noter et d&rsquo;\u00eatre not\u00e9 sur Internet ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) Une jeune femme, Lacey, peut obtenir un meilleur logement si ses notes sociales augmentent. 2) Elle se lance dans la recherche de bonnes notes, se fait inviter au mariage d\u2019une riche amie bien not\u00e9e, m\u00eame si elle doit pour cela se disputer avec son fr\u00e8re. 3) L\u00e0 commence le calvaire : sa note baisse continuellement, on l&#8217;emp\u00eache de prendre son avion pour aller au mariage, elle se dispute avec l&rsquo;h\u00f4tesse d&rsquo;accueil, son ex-amie ne veut plus d\u2019elle. Arriv\u00e9e finalement au mariage en stop, Lacey craque totalement. Elle finit par \u00eatre not\u00e9e en dessous de 1\/5. 4) Le <em>twist<\/em> : en cellule, elle tombe face \u00e0 face avec son type d&rsquo;homme, l\u00e0 pour les m\u00eames raisons qu\u2019elle. Ils s\u2019insultent joyeusement et tombent probablement amoureux l\u2019un de l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-36117\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/arkange-300x130.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"130\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/arkange-300x130.jpg 300w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/arkange-150x65.jpg 150w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/arkange-24x10.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/arkange-36x16.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/arkange-48x21.jpg 48w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/arkange.jpg 341w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>\u00ab <strong>Arkangel <\/strong>\u00bb. Que se passerait-il si une technologie de g\u00e9olocalisation ultra-pouss\u00e9e permettait de surveiller ses proches ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) Sara, 3 ans, disparait un apr\u00e8s-midi, sa m\u00e8re se fait logiquement du souci, elle est finalement retrouv\u00e9e. 2) Sa m\u00e8re d\u00e9cide de lui implanter une puce dans le cerveau. De la sorte, elle peut voir sur une tablette ce que sa fille voie, en temps r\u00e9el. De plus, les images \u00ab violentes \u00bb ou \u00ab anxiog\u00e8nes \u00bb sont censur\u00e9es, flout\u00e9es, pour l\u2019enfant qui porte la puce. Un drame se produit lorsque Sara ne peut m\u00eame pas voir son grand-p\u00e8re faire une attaque, et apr\u00e8s constatation des d\u00e9sordres psychologiques, sa m\u00e8re renonce au contr\u00f4le parental et \u00e0 l\u2019espionnage. 3) Apr\u00e8s avoir constat\u00e9 que sa fille, d\u00e9sormais \u00e2g\u00e9e de 15 ans lui avait menti, elle reprend la tablette : elle d\u00e9couvre qu\u2019elle prend de la drogue et couche avec un gar\u00e7on plus \u00e2g\u00e9, elle force le gar\u00e7on \u00e0 la quitter, au prix du bonheur de sa fille. 4) Sa fille d\u00e9couvre qu\u2019elle \u00e9tait surveill\u00e9e et frappe sa m\u00e8re \u00e0 coups de tablette, elle se d\u00e9barrasse de la technologie, puis quitte le foyer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les personnages sont pris dans des situations qu\u2019ils ne ma\u00eetrisent pas. Ce sont des personnages ordinaires, peu h\u00e9ro\u00efques, parfois ce sont m\u00eame des m\u00e9chants (p\u00e9dophiles, tueurs d\u2019enfants). On ne peut pas s&rsquo;\u00e9loigner plus de la s\u00e9rie classique. On serait ici plus proche de <em>Game Of Thrones<\/em>, saga-feuilleton qui rabaissait son public en contrant ses attentes, et en liquidant ses personnages pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. <em>Black Mirror<\/em> pousse \u00e0 s\u2019identifier au coupable, parfois des pires crimes, sans le dire au d\u00e9part (\u00ab White Bear \u00bb nous met dans la peau d\u2019une femme pers\u00e9cut\u00e9e qui se trouve \u00eatre la tueuse d&rsquo;un enfant, \u00ab White Christmas \u00bb dans celle d\u2019un homme dont on apprend \u00e0 la fin qu\u2019il a laiss\u00e9 une petite fille mourir dans le froid). Dans l\u2019\u00e9pisode \u00ab Arkangel \u00bb (voir plus haut), Sara a 15 ans, mais donne l\u2019impression d\u2019en avoir 18 et d\u2019\u00eatre responsable, mature ; il est difficile de dire si la m\u00e8re est excessive ou logiquement inqui\u00e8te. La s\u00e9rie cherche \u00e0 d\u00e9stabiliser, les situations simples sont complexifi\u00e9es, le sens de la moralit\u00e9 est mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve. Le seul rep\u00e8re, c\u2019est que \u00e7a va probablement mal se finir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Charlie Brooker reconna\u00eet tr\u00e8s volontiers \u00eatre lui-m\u00eame accro aux nouvelles technologies. Il \u00e9tait au d\u00e9part journaliste ind\u00e9pendant pour un magazine consacr\u00e9 au jeux vid\u00e9o, <em>PC Zone<\/em>. Il y tenait une rubrique (\u00ab Sick Notes \u00bb) o\u00f9 il sollicitait des messages de haine, et y r\u00e9pondait en partie. Plus tard, il b\u00e9n\u00e9ficia d\u2019une rubrique sur un site humoristique, cette fois-ci parodiant les guides de programmes t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s. Il s\u2019y moquait de la perversit\u00e9 des \u00e9missions de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 qui dominaient l\u2019antenne au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Sur son faux programme (qui reprenait l\u2019interface des vrais sites de guides de t\u00e9l\u00e9vision), on pouvait par exemple lire : \u00ab <em>15h30 : \u00ab Attach\u00e9 \u00e0 ton P\u00e8re \u00bb : Des adolescents \u00e0 probl\u00e8mes sont attach\u00e9s bras, hanches et dos \u00e0 leur p\u00e8re de sorte qu\u2019ils puissent sentir son \u00e9rection se durcir contre eux, alors qu\u2019il est film\u00e9 en train de regarder du porno hardcore \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019id\u00e9e est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 que les \u00e9missions de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 infligent \u00e0 leurs candidats ce qu\u2019un psychopathe infligerait \u00e0 ses victimes dans un film d\u2019horreur, toutes proportions gard\u00e9es. \u00c0 titre d\u2019anecdote, Tom Six, l\u2019auteur n\u00e9erlandais de <em>Human Centipede<\/em>, dans lequel un chirurgien kidnappe des victimes qu\u2019il fixe ensuite ensemble de mani\u00e8re \u00e0 former un millepatte humain \u00e9tait l&rsquo;un des r\u00e9alisateurs de <em>Big Brother<\/em>, m\u00e8re de la t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9. Annabel Jones a commenc\u00e9 sa carri\u00e8re chez Endemol, cr\u00e9ateur de la franchise <em>Big Brother<\/em>. En 2008, Brooker \u00e9crit sa premi\u00e8re (mini-) s\u00e9rie pour Channel 4, <em>Dead Set<\/em>, dans laquelle les habitants des maisons de l&rsquo;\u00e9mission <em>Big Brother<\/em>, justement, sont les derniers \u00e0 apprendre que les zombies sont en train de faire des ravages partout dans le monde ; ironie du sort, puisque tout le monde est mort, personne ne peut regarder le programme (11).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le \u00ab miroir noir \u00bb du titre renvoie aux divers \u00e9crans, r\u00e9fl\u00e9chissant les usages et pratiques des nouvelles technologies. Les exp\u00e9riences de pens\u00e9e de la s\u00e9rie partent d\u2019inqui\u00e9tudes ou d\u2019incertitudes que chacun peut reconna\u00eetre, dans son rapport \u00e0 l\u2019objet (il est indispensable), \u00e0 l\u2019autre (derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9cran, on a l\u2019impression que ses actions n\u2019ont pas de cons\u00e9quences), et \u00e0 ses actions (on ne se comporte pas de la m\u00eame fa\u00e7on dans une simulation ou dans les jeux vid\u00e9os). Brooker dit de l\u2019un de ses personnages qu\u2019il torture la copie virtuelle d\u2019un de ses clients ; copie virtuelle n\u00e9anmoins bien consciente d\u2019elle-m\u00eame, \u00ab <em>parce que \u00e7a l\u2019amuse, un peu comme un joueur qui fait expr\u00e8s de renverser un pi\u00e9ton dans GTA<\/em> \u00bb (12)), \u00e0 ses actions pass\u00e9es (mon patron, voire le grand public ne risque-t-il pas de d\u00e9couvrir cette facette peu avantageuse de moi en ligne ?). La s\u00e9rie est une extrapolation de ces tendances o\u00f9 tous les motifs d\u2019inqui\u00e9tude sont pouss\u00e9es jusqu\u2019au d\u00e9sastre, o\u00f9 tous les comportements \u00e9voqu\u00e9s deviennent pathologiques (addiction, voyeurisme, sadisme, parano\u00efa).<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Sadomasochisme et Parano\u00efa<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-36118\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chasse.jpg\" alt=\"\" width=\"299\" height=\"168\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chasse.jpg 299w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chasse-150x84.jpg 150w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chasse-24x13.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chasse-36x20.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/chasse-48x27.jpg 48w\" sizes=\"auto, (max-width: 299px) 100vw, 299px\" \/>La s\u00e9rie explore \u00e9galement la dimension pathologique de l\u2019usage des nouvelles technologies \u00e0 un niveau collectif. Dans <em>Black Mirror<\/em>, la foule aime ricaner, elle prend plaisir \u00e0 regarder des divertissements d\u00e9biles, \u00e0 regarder, voire \u00e0 participer \u00e0 l\u2019humiliation, elle est moutonni\u00e8re, quand elle ne devient pas carr\u00e9ment barbare : dans l\u2019\u00e9pisode \u00ab La Chasse \u00bb, une jeune femme noire a \u00e9t\u00e9 reconnue coupable, avec son compagnon, d&rsquo;avoir enlev\u00e9, tortur\u00e9, puis incin\u00e9r\u00e9 une fillette appel\u00e9e Jemima, et d&rsquo;avoir film\u00e9 les faits \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un t\u00e9l\u00e9phone portable. L\u2019ours en peluche blanc de la petite fille est devenu le symbole de cette affaire. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 poursuivie dans une for\u00eat par des hommes arm\u00e9s de fusil et devant des inconnus qui la filment \u00e0 l\u2019aide de leur t\u00e9l\u00e9phone portable, la jeune femme est jug\u00e9e sur une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre, par un animateur, devant une foule anonyme extr\u00eamement remont\u00e9e. Certains portent des torches enflamm\u00e9es, d\u2019autres lui balanceront des poches de sang. \u00ab 15 millions de m\u00e9rites \u00bb met en sc\u00e8ne un monde dans lequel pratiquement tous les individus sont des ouvriers qui doivent p\u00e9daler toute la journ\u00e9e pour faire fonctionner les \u00e9crans et alimenter le syst\u00e8me en \u00e9nergie. La seule \u00e9chappatoire est de d\u00e9penser une forte somme pour participer \u00e0 une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 o\u00f9 l\u2019on recrute de nouveaux talents. Une tr\u00e8s belle jeune femme, drogu\u00e9e \u00e0 son arriv\u00e9e sur le plateau, et de ce fait mal \u00e0 l\u2019aise, est humili\u00e9e par le jury qui veut voir ses \u00ab nichons \u00bb, ce qui fait rire tout le public. Malgr\u00e9 cela, sa prestation est r\u00e9ussie, le public l\u2019acclame, mais il s\u2019exalte lorsque le jury sugg\u00e8re \u00e0 la jeune femme d\u2019abandonner ses r\u00eaves et de devenir actrice pornographique \u00e0 la place, \u00ab <em>ce qu\u2019on a vraiment envie de voir<\/em> \u00bb. L\u2019alternative est entre une carri\u00e8re dans la pornographie (avec l\u2019aide de m\u00e9dicaments, pr\u00e9cise le jury) et le v\u00e9lo. Le public s\u2019\u00e9crie en choeur : \u00ab <em>Faites-le ! Faites-le ! Faites-le !<\/em>\u2009\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019\u00e9pisode \u00ab Tuer sans \u00e9tats d\u2019\u00e2me \u00bb, les soldats ont besoin de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle pour tuer les \u00ab cafards \u00bb, qui apparaissent sous leurs yeux sous la forme de zombies. Mais les villageois n\u2019en ont pas besoin pour accepter, voire souhaiter leur mort, ils voient les \u00ab cafards \u00bb tels qu\u2019ils sont, des humains. Qui sont les \u00ab cafards \u00bb ? L\u2019\u00e9pisode ne fait aucune r\u00e9f\u00e9rence significative \u00e0 un groupe identifiable. N\u00e9anmoins, en interview, Charlie Brooker d\u00e9clare : \u00ab <em>Je cherchais un terme qu\u2019on puisse employer comme insulte raciste ou d\u00e9shumanisante<\/em> \u00bb (13). Il mentionne \u00e0 cet \u00e9gard Katie Hopkins, pol\u00e9miste r\u00e9actionnaire connue au d\u00e9part pour avoir particip\u00e9 \u00e0 une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 (la version britannique de <em>The Apprentice<\/em> de Donald Trump), qui a d\u00e9j\u00e0 fait le<em> buzz<\/em> en comparant les migrants \u00e0 des cafards (ainsi qu&rsquo;en \u00e9voquant sur Tweeter une \u00ab <em>solution finale<\/em> \u00bb pour les musulmans apr\u00e8s l\u2019attentat \u00e0 Manchester en 2017).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que faire du sadomasochisme et de la parano\u00efa dans une dystopie horrifique comme <em>Black Mirror<\/em>, si on doit les prendre en tant qu\u2019expressions d\u2019un \u00ab imaginaire \u00bb historique ? D\u2019apr\u00e8s David Buxton (14), dans la s\u00e9rie polici\u00e8re classique, le h\u00e9ros impose une violence punitive (et l\u00e9gitime) aux autres, mais subit parfois la leur. Ce qu&rsquo;on retrouve derri\u00e8re ce sc\u00e9nario est la structure d&rsquo;un fantasme sadomasochiste\u00a0 ; le h\u00e9ros peut donc soit \u00eatre \u00ab actif \u00bb, celui qui punit (le versant sadique), soit \u00ab passif \u00bb, celui qui subit (le versant masochiste). Dans la s\u00e9rie polici\u00e8re classique, l&rsquo;activit\u00e9 l&#8217;emporte, mais dans la s\u00e9rie feuilletonnante, qui domine depuis les ann\u00e9es 1990, le h\u00e9ros est relativement impuissant, \u00ab passif \u00bb, pris dans une situation qu&rsquo;il ne ma\u00eetrise pas, ce qui tient aux impasses du projet id\u00e9ologique qu&rsquo;il personnifie. C&rsquo;est ce que Buxton appelle \u00ab passivit\u00e9 structurelle \u00bb, qui s&rsquo;exprime dans les s\u00e9ries polici\u00e8res par des attitudes empreintes de masochisme moral (Freud) ; \u00eatre victime soulage l&rsquo;agent d&rsquo;un sentiment de culpabilit\u00e9 inconsciente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les s\u00e9ries polici\u00e8res, l\u2019impuissance du projet id\u00e9ologique s\u2019exprime par des attitudes empreintes de masochisme moral. Les s\u00e9ries contemporaines donnent souvent l\u2019impression que les seuls \u00e0 pouvoir s\u2019en sortir sont des sociopathes (soit des personnages qui deviennent un peu sadiques). Cependant, au contraire de ces s\u00e9ries polici\u00e8res, dans <em>Black Mirror<\/em>, on ne peut pas dire des personnages qu\u2019ils incarnent un projet id\u00e9ologique, ils n&rsquo;ont pas de mission, ce sont des individus lambda. N\u00e9anmoins, il n\u2019en reste pas moins que sous diverses formes, il y a dans presque chaque \u00e9pisode de <em>Black Mirror<\/em> une victime ordinaire battue, supplici\u00e9e, humili\u00e9e par un bourreau sadique, parfois sous les yeux d\u2019un public. Cette s\u00e9quence est proche du fantasme \u00ab un enfant est battu \u00bb analys\u00e9 par Freud (15). Du point de vue de l&rsquo;analyste, ce fantasme appara\u00eet tout d\u2019abord chez le sujet, de fa\u00e7on consciente, 1. \u00ab Un enfant est battu(e) \u00bb (fantasme \u00e9rotique et sadique, celui qui \u00ab bat \u00bb \u00e9tant toujours un substitut du p\u00e8re). Puis, le sujet se rem\u00e9more avoir eu dans l&rsquo;enfance ce m\u00eame fantasme, plus pr\u00e9cis\u00e9ment,\u00a0 2. \u00ab Mon p\u00e8re bat l&rsquo;enfant (petite s\u0153ur ou fr\u00e8re) que je ha\u00efs \u00bb (vengeance face \u00e0 celui qui tire \u00e0 lui la tendresse qui m\u2019est r\u00e9serv\u00e9(e)). Ensuite, Freud d\u00e9duit une phrase refoul\u00e9e de transition manquante (passage de l&rsquo;actif au passif), 3. \u00ab Je suis battu(e) par le p\u00e8re \u00bb (retournement masochiste, le b\u00e9n\u00e9fice \u00e9tant une expiation de la culpabilit\u00e9, de son expression anxiog\u00e8ne).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-thumbnail wp-image-36119\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/national-anthem-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>Dans l\u2019\u00e9pisode \u00ab The National Anthem \u00bb, le Premier ministre britannique est contraint de p\u00e9n\u00e9trer un cochon en direct \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision afin de permettre la lib\u00e9ration d\u2019une princesse. Dans une des sc\u00e8nes les plus m\u00e9morables de la s\u00e9rie, il n\u2019y a pas un chat dans les rues, toute l\u2019Angleterre est devant le poste, mines r\u00e9jouies, attendant avec impatience et excitation la sc\u00e8ne en un grand moment de rassemblement populaire. Puis, l\u2019amusement fait place \u00e0 la stup\u00e9faction et au d\u00e9gout \u00e0 l\u2019instant de la p\u00e9n\u00e9tration. N\u2019a-t-on pas l\u00e0 les deux moments du fantasme ? 1. \u2013 un sujet que je n\u2019appr\u00e9cie gu\u00e8re, et qui d\u2019apr\u00e8s moi ne l\u2019a pas vol\u00e9, est humili\u00e9 (le Premier ministre anglais), puis 2. &#8211; le renversement masochiste ou l\u2019on s\u2019identifie \u00e0 la victime, ce qui permet d\u2019expier la culpabilit\u00e9 d\u00e9coulant des d\u00e9sirs sadiques, l&rsquo;audience honteuse. Comme on l\u2019a vu plus haut, la passivit\u00e9 masochiste correspond \u00e0 une situation subie, o\u00f9 l\u2019on n\u2019a aucun contr\u00f4le ou de capacit\u00e9 d\u2019action v\u00e9ritable. Le sadisme peut \u00eatre une mani\u00e8re d\u00e9tourn\u00e9e de retrouver cette capacit\u00e9 d\u2019action. Dans \u00ab L&rsquo;hymne national \u00bb, ce qui r\u00e9unit vraiment les gens, c\u2019est la <em>schadenfreude<\/em>, jouissance perverse prise dans la punition de l\u2019autre (16). Le \u00ab substitut du p\u00e8re \u00bb, c\u2019est ici l\u2019opinion publique qui, \u00e0 travers les sondages et les r\u00e9seaux sociaux, va d\u00e9clencher l\u2019acte zoophile par le Premier ministre. On voit qu\u2019il est question de rabaisser son statut. Dans la s\u00e9rie, le sadisme peut souvent \u00eatre vu comme une \u00ab vindicte populaire \u00bb (17).<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-36120\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/national-anthem1.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"168\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/national-anthem1.jpg 300w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/national-anthem1-150x84.jpg 150w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/national-anthem1-24x13.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/national-anthem1-36x20.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/national-anthem1-48x27.jpg 48w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ce qui est de la parano\u00efa, dans <em>Black Mirror<\/em>, elle n\u2019a aucune limite : le conjoint, la m\u00e8re, le coll\u00e8gue de travail, des gens <em>a priori<\/em> normaux, parfois m\u00eame vos enfants peuvent, pouss\u00e9s par leur usage des nouvelles technologies, devenir votre bourreau ou en venir \u00e0 vous pers\u00e9cuter. Il n\u2019y a plus de respect pour la dignit\u00e9 humaine. D\u2019ailleurs, une tendance parano\u00efaque n\u2019est-elle pas inh\u00e9rente \u00e0 la forme dystopique \u2013 on ne fait pas du tout confiance \u00e0 la tournure des choses, elles vont tourner au cauchemar ? De plus, Charlie Brooker avoue souvent \u00eatre un brin parano\u00efaque, il raconte par exemple qu\u2019enfant, il \u00e9tait persuad\u00e9 qu\u2019il mourrait lors d\u2019une apocalypse nucl\u00e9aire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui reste commun dans <em>Black Mirror<\/em>, c\u2019est la perte de confiance en l\u2019autre, et souvent la peur d\u2019\u00eatre humili\u00e9. Dans une interview, Charlie Brooker d\u00e9clare : \u00ab <em>Les gens deviennent d\u00e9magogues. Il n\u2019y a plus de nuance, les gens ont des avis tranch\u00e9s. Tout le monde est dans son camp en train de crier sur les autres. Je pense que c\u2019est en partie une cons\u00e9quence de cet \u00e9cosyst\u00e8me qui \u00e9cl\u00f4t. Ce qui se passera apr\u00e8s, je ne sais pas, j\u2019aimerais le savoir<\/em> \u00bb. Puisque, d\u2019apr\u00e8s Brooker, il faut provoquer pour \u00eatre visible, et qu\u2019une telle logique, combin\u00e9e au r\u00e9seaux sociaux \u00ab <em>encourage la polarisation<\/em> \u00bb, la distance entre les autres communaut\u00e9s peut s\u2019accro\u00eetre, les diff\u00e9rences peuvent sembler plus grandes, le doute envers ce que veut l\u2019autre, l\u2019hostilit\u00e9 envers la diff\u00e9rence semble \u00e9galement s\u2019accentuer. Dans le \u00ab pire sc\u00e9nario possible \u00bb, les autres nous veulent le pire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>Black Mirror<\/em>, les protagonistes utilisent souvent la technologie pour se satisfaire au d\u00e9triment des autres, elle y joue le m\u00eame r\u00f4le que les pouvoirs surnaturels qui \u00e9taient \u00e9chou\u00e9s aux personnages dans <em>Twilight Zone<\/em>, et qui leur conf\u00e9raient une position de pouvoir inhabituel. Le point commun entre les anthologies <em>Twilight Zone<\/em> et <em>Black Mirror<\/em>, c\u2019est d\u2019imaginer comment des individus ordinaires r\u00e9agiraient dans une situation extraordinaire, et d\u2019en tirer des conclusions pessimistes. On peut remarquer que l\u00e0 o\u00f9 <em>Twilight Zone<\/em> insistait sur les r\u00e9actions et conduites orgueilleuses, \u00e9go\u00efstes, avides, gr\u00e9gaires, donc sur l\u2019immoralit\u00e9 de la nature humaine au bout du compte, <em>Black Mirror<\/em> met souvent le doigt sur la perversion, au sens sexuel (le Premier ministre contraint \u00e0 la zoophilie, la chanteuse \u00e0 qui on propose de devenir actrice porno, le coach voyeur, le m\u00e9decin masochiste \u00e9rog\u00e8ne). <em>Twilight Zone<\/em> appartenait \u00e0 une \u00e9poque conformiste, domin\u00e9e par les valeurs familiales. <em>Black Mirror<\/em> prend place dans une soci\u00e9t\u00e9 bien plus lib\u00e9rale (en principe). Dans <em>Black Mirror<\/em>, il n\u2019y a pratiquement jamais de sexualit\u00e9 autre que perverse.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Dystopie et Utopie<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-36121\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/quinze-millions-merites.jpg\" alt=\"\" width=\"320\" height=\"158\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/quinze-millions-merites.jpg 320w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/quinze-millions-merites-300x148.jpg 300w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/quinze-millions-merites-150x74.jpg 150w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/quinze-millions-merites-24x12.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/quinze-millions-merites-36x18.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/quinze-millions-merites-48x24.jpg 48w\" sizes=\"auto, (max-width: 320px) 100vw, 320px\" \/>De m\u00eame que les individus sont dans la grande majorit\u00e9 incapables d\u2019un usage b\u00e9n\u00e9fique ou d\u2019une pratique \u00e9quilibr\u00e9e des nouvelles technologies, ils ont \u00e9t\u00e9, sauf exception, incapables de construire une soci\u00e9t\u00e9 plus libre. Les nouvelles technologies sont un outil de contr\u00f4le social. L\u2019\u00e9pisode \u00ab Chute Libre \u00bb imagine une soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9gie par la c\u00f4te personnelle des individus : ou bien on a de bonnes notes, et on a acc\u00e8s \u00e0 des privil\u00e8ges, ou bien on reste dans la strate inf\u00e9rieure, avec les pauvres, des gens moins attirants, moins \u00ab <em>cool<\/em> \u00bb (18). N\u00e9anmoins, en \u00e9change de leur docilit\u00e9, les individus peuvent tirer une importante satisfaction narcissique du fait d\u2019obtenir de bonnes notes. De m\u00eame, dans \u00ab 15 millions de m\u00e9rites \u00bb, les ouvriers qui p\u00e9dalent toute la journ\u00e9e peuvent esp\u00e9rer financer leur place \u00e0 une \u00e9mission qui fera potentiellement d\u2019eux une vedette, ou au moins se payer la t\u00eate de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s ou de personnes ob\u00e8ses. R\u00e9ciproquement, pour s\u2019assurer de leur ob\u00e9issance, le syst\u00e8me garantit \u00e0 ses sujets un espoir d\u2019am\u00e9lioration et la possibilit\u00e9 de satisfaire des pulsions perverses. On est loin ici d\u2019une dystopie \u00e0 la <em>1984<\/em> ; \u00ab <em>Pas besoin d\u2019un flic dans le dos, il suffit d\u2019un \u00e9cran devant les yeux<\/em> \u00bb pourrait \u00eatre la devise de <em>Black Mirror<\/em>. Dans tous ces \u00e9pisodes, un personnage va tomber dans l&rsquo;indiscipline, mais le monde r\u00e9el n\u2019offre aucune r\u00e9elle porte de sortie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La s\u00e9rie imagine donc le pire monde possible, mais que se passe-t-il quand elle tente d\u2019imaginer le meilleur ? Dans l\u2019\u00e9pisode \u00ab San Junipero \u00bb, la technologie offre la possibilit\u00e9 de vivre dans une simulation du San Francisco des ann\u00e9es 1980. Dans \u00ab USS Callister \u00bb, des doubles num\u00e9riques peuvent explorer \u00e0 leur guise l\u2019univers d\u2019un jeu vid\u00e9o, pastiche de <em>Star Trek<\/em> (ann\u00e9es 1960), faire des courses avec d\u2019autres vaisseaux, et dans \u00ab Striking Vipers \u00bb (\u00e9galement un jeu vid\u00e9o, inspir\u00e9 de Tekken, ann\u00e9es 1990), les personnages peuvent incarner les h\u00e9ros de leur enfance, faire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un nouveau corps et vivre des passions secr\u00e8tes. Chaque fois que l\u2019usage des technologies permet une am\u00e9lioration des relations humaines, ou une soci\u00e9t\u00e9 plus libre, cette am\u00e9lioration a lieu dans une simulation, une \u00e9chappatoire. Aucun espoir ne semble permis dans le monde r\u00e9el (un progr\u00e8s y serait d\u2019ailleurs incompatible avec une vision aussi pessimiste). Surtout, on constate que ces mondes virtuels ne prennent pas place dans le futur mais dans le pass\u00e9.<\/p>\n<figure id=\"attachment_36140\" aria-describedby=\"caption-attachment-36140\" style=\"width: 150px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-thumbnail wp-image-36140\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/markfisher1-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/markfisher1-150x150.jpg 150w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/markfisher1-24x24.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/markfisher1-36x36.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/markfisher1-48x48.jpg 48w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/markfisher1.jpg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-36140\" class=\"wp-caption-text\">Mark Fisher (1968-2017)<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lors d\u2019une conf\u00e9rence (\u00ab <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=aCgkLICTskQ&amp;t=1962s\">The Slow Cancellation of the Future<\/a> \u00bb), l&rsquo;essayiste anglais Mark Fisher remarquait que si on pouvait, gr\u00e2ce \u00e0 une machine \u00e0 remonter le temps, apporter \u00e0 un auditeur de 1994 la musique de 2014, celui-ci ne serait certainement pas aussi surpris que le serait un auditeur de 1974 \u00e0 qui on apporterait la musique de 1994. L\u2019auditeur de 1994 pourrait m\u00eame penser que la musique de 2014 a \u00e9t\u00e9 faite en 1974. La m\u00eame chose vaudrait aussi pour le fan de science-fiction de 1994, qui se pourrait se demander pourquoi nous concevons encore le futur comme si nous \u00e9tions en 1974. Dans <em>Black Mirror<\/em>, les choses se passent comme si la seule fa\u00e7on d\u2019imaginer autre chose que la future fin du monde \u00e9tait de mettre le pass\u00e9 \u00e0 sa place.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La SF post-moderne ne con\u00e7oit pas un futur radicalement diff\u00e9rent de notre pr\u00e9sent. Fredric Jameson explique \u00e0 ce titre que la conscience historique n\u2019est vraiment possible que dans un monde \u00ab en transition \u00bb, comme celui de la premi\u00e8re modernit\u00e9, dans laquelle on peut constater la coexistence de deux modes de production diff\u00e9rents, l\u2019effacement de l\u2019un au profit de l\u2019autre devenant perceptible dans la vie quotidienne m\u00eame, lorsque l\u2019on voyageait de la ville \u00e0 la campagne par exemple (19). Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 condition de pouvoir observer ce chevauchement qu&rsquo;on acquiert un sens du pr\u00e9sent, et qu&rsquo;on peut du m\u00eame coup imaginer un futur diff\u00e9rent. L\u2019omnipr\u00e9sence du capitalisme tardif a eu raison de la capacit\u00e9 \u00e0 pouvoir imaginer autre chose. Jameson pense aussi que la comparaison entre deux styles d\u2019art appartenant \u00e0 des \u00e9poques diff\u00e9rentes est au bout du compte une comparaison entre deux modes de production \u2013- on peut en d\u00e9duire que le gout pour tel ou tel courant pass\u00e9 serait une nostalgie pour le mode de production conjoint \u00e0 son \u00e9poque. Peut-on expliquer la nostalgie pour ces univers futuristes pass\u00e9s de cette fa\u00e7on ? Et pourquoi ces fictions sont-elles si souvent li\u00e9es aux ann\u00e9es 1980 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces mondes fictionnels expriment sans doute un \u00ab fantasme originaire \u00bb, en tant que sc\u00e8ne dans laquelle on imagine d\u2019o\u00f9 on vient. Pour les ann\u00e9es 1980, le temps des origines, c\u2019\u00e9tait les ann\u00e9es 1950. Aujourd\u2019hui, le fantasme originaire nous renvoie aux ann\u00e9es 1980. L\u2019exploration de cette d\u00e9cennie peut \u00eatre un moyen d\u2019y d\u00e9busquer les racines du mal ; \u00ab <em>qu\u2019est-ce qui a mal tourn\u00e9 ?<\/em> \u00bb, ou bien le signe d\u2019une recherche nostalgique d\u2019un pass\u00e9 connu, rassurant, id\u00e9alis\u00e9, d\u2019une \u00e9poque encore innocente et optimiste. Ce sont les fondements de la s\u00e9rie <em>Stranger Things<\/em>, \u00e9galement diffus\u00e9e sur Netflix. Comme dans beaucoup de films qui ont inspir\u00e9 cette s\u00e9rie (chez Spielberg par exemple), les h\u00e9ros sont d\u2019ailleurs des enfants. Les pratiques accompagnant la consommation de la s\u00e9rie correspondent assez bien \u00e0 ce retour en enfance (le <em>binge watching<\/em>, le pyjama, les bonbons, etc.). Jameson a montr\u00e9 que l\u2019un des traits caract\u00e9ristiques de la fiction postmoderne n\u2019\u00e9tait pas de reconstituer une \u00e9poque pass\u00e9e, mais de la connoter. Ainsi, de grandes marques se sont associ\u00e9es \u00e0 la s\u00e9rie, comme H&amp;M, qui a recr\u00e9\u00e9 des v\u00eatements typiques de l\u2019\u00e9poque, tout en retouchant l\u00e9g\u00e8rement les coupes ou les couleurs, car certaines pi\u00e8ces sont aujourd\u2019hui tout simplement ringardes. La culture de consommation et ses avatars sont omnipr\u00e9sents dans s\u00e9rie, qui condense la pop culture de l&rsquo;\u00e9poque. Dans la saison 3 de <em>Stranger Things<\/em>, on compte plus de 75 accords avec des marques diff\u00e9rentes. Certains commentateurs se sont demand\u00e9 si le vintage ne servait pas \u00e0 replacer dans leur \u00e2ge d\u2019or des produits ou des marques qui ont \u00e9t\u00e9 discr\u00e9dit\u00e9es avec le temps (20). L\u2019\u00e9pisode interactif \u00ab Bandersnatch \u00bb de <em>Black Mirror<\/em>, o\u00f9 le spectateur d\u00e9cide des choix du personnage (\u00e9galement situ\u00e9 dans les ann\u00e9es 1980), fut attaqu\u00e9 pour des raisons similaires par beaucoup d\u2019internautes : la nostalgie allait de pair avec des placements produits trop grossiers, on demandait \u00e0 un moment aux internautes quelle marque de c\u00e9r\u00e9ales ils pr\u00e9f\u00e9raient, le film interactif a \u00e9t\u00e9 vu par beaucoup d\u2019internautes comme un simple pr\u00e9texte pour r\u00e9colter les pr\u00e9f\u00e9rences des utilisateurs de Netflix. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, beaucoup de fans se demandent si, avec le passage sur Netflix, la dimension critique de la s\u00e9rie ne s\u2019est pas effac\u00e9e au profit d\u2019\u00e9pisodes de genre beaucoup plus classiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-36122\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/sans-junipero.jpg\" alt=\"\" width=\"310\" height=\"162\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/sans-junipero.jpg 310w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/sans-junipero-300x157.jpg 300w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/sans-junipero-150x78.jpg 150w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/sans-junipero-24x13.jpg 24w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/sans-junipero-36x19.jpg 36w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/sans-junipero-48x25.jpg 48w\" sizes=\"auto, (max-width: 310px) 100vw, 310px\" \/>N\u00e9anmoins, dans l\u2019\u00e9pisode \u00ab San Junipero \u00bb, ville inspir\u00e9e de San Francisco, les ann\u00e9es 1980 pourraient aussi \u00eatre vues comme le r\u00e9sultat d\u2019une forme de r\u00e9gression au narcissisme, m\u00e9canisme caract\u00e9ristique de la parano\u00efa, dont on a vu qu\u2019elle \u00e9tait fortement pr\u00e9sente dans la s\u00e9rie (21). La libido du parano\u00efaque est d\u00e9sinvestie du monde r\u00e9el, devenu intol\u00e9rable, et emprunte de ce fait le chemin de la r\u00e9gression pour revenir vers le \u00ab moment \u00bb de l\u2019enfance o\u00f9 le moi \u00e9tait tout puissant (narcissisme). San Junipero est un monde o\u00f9 l\u2019on peut tout faire. C\u2019est un avatar de notre conscience qui y vit, qui ne conna\u00eet pas le besoin physique ou la douleur. On ne peut pas s\u2019y blesser physiquement, si on donne un coup de poing dans un miroir, il se reforme, et l\u2019entaille dispara\u00eet quasi instantan\u00e9ment. On peut y faire appara\u00eetre des objets par la pens\u00e9e. On y poss\u00e8de un nouveau corps (une retrait\u00e9e peut redevenir une tr\u00e8s belle jeune femme), on y d\u00e9couvre une autre sexualit\u00e9 (plus libre). On n&rsquo;a pas besoin de travailler. C\u2019est un endroit o\u00f9 \u00ab rien ne compte \u00bb, dit Kelly, l\u2019un des personnages. San Junipero est le lieu de l\u2019h\u00e9donisme, des vacances et des weekends illimit\u00e9s, des discoth\u00e8ques et des plages \u00e0 perte de vue. Les consciences de Kelly et Yorkie, deux femmes \u00e2g\u00e9es souffrant de graves probl\u00e8mes de sant\u00e9 s\u2019y rencontrent, tombent amoureuses, et d\u00e9cident finalement d\u2019y vivre apr\u00e8s leur mort. Le monde r\u00e9el se r\u00e9duit surtout \u00e0 des chambres et \u00e0 des couloirs d&rsquo;h\u00f4pitaux, dans lesquels les personnages attendent de mourir. Il n\u2019y a pas de futur, \u00e0 part dans la simulation, et il n\u2019y a que le pass\u00e9 qui permet de surmonter cette situation, surtout quand on a oubli\u00e9 ce pass\u00e9, sugg\u00e8re le personnage de Kelly, et qu\u2019il est facile de l\u2019id\u00e9aliser :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;infirmier :<em> \u00ab \u00c7a rend fou si on reste trop longtemps [dans la simulation]. Vous \u00eates immobiles, votre corps est dissoci\u00e9 de votre esprit.<\/em><br \/>\nKelly :<em> [\u2026] Le syst\u00e8me est l\u00e0 pour des raisons th\u00e9rapeutiques. Une th\u00e9rapie de nostalgie immersive, un monde de souvenirs. \u00c7a aide avec un Alzheimer comme ils disent\u2026<\/em><br \/>\nL\u2019infirmier :<em> De petits soulagements&#8230; \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vivant, on ne peut exister \u00e0 San Junipero sans prendre le risque d\u2019y laisser sa sant\u00e9 mentale, comme c\u2019est le cas avec tant d\u2019autres technologies dans <em>Black Mirror<\/em>. On ne peut vivre heureux dans la simulation qu\u2019\u00e0 condition d\u2019\u00eatre mort dans le monde r\u00e9el. On peut aussi voir ce paradis h\u00e9doniste comme une tentative d\u2019accomplir le souhait d\u2019un monde post-capitaliste (on ne travaille pas !), et pourtant, dans ses discoth\u00e8ques, il y a des serveurs, autrement dit il faut toujours des travailleurs salari\u00e9s. San Junipero est une utopie, concevable et impossible \u00e0 la fois.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Conclusion<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour conclure, retenons que d\u2019un point de vue \u00e9conomique, le format anthologie r\u00e9pond \u00e0 une crise de surproduction de contenus, donc \u00e0 une limitation de la capacit\u00e9 d\u2019attention du spectateur. Dans ces conditions, la strat\u00e9gie ne consiste plus \u00e0 fid\u00e9liser une audience, mais \u00e0 l\u2019alerter, il faut ainsi \u00ab cr\u00e9er le <em>buzz<\/em> \u00bb, quitte \u00e0 choquer ou provoquer le spectateur, afin de l\u2019inciter \u00e0 regarder un \u00e9pisode particulier, sachant qu\u2019il n\u2019est pas oblig\u00e9 de regarder l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de la s\u00e9rie. Ces strat\u00e9gies commerciales se retrouvent dans la forme provocatrice, inconfortable (et satirique) de <em>Black Mirror<\/em>. La forme est violente, car il faut alerter, mais aussi parce que l\u2019id\u00e9ologie pessimiste de la s\u00e9rie le justifie. Loin de la routine associ\u00e9e aux s\u00e9ries classiques et \u00e0 leurs d\u00e9nouements pr\u00e9visibles, dans l\u2019anthologie, les intrigues sont impr\u00e9visibles, prenant \u00e0 revers les attentes du spectateur. Le pessimisme de la s\u00e9rie quant aux rapports pathologiques des individus aux nouvelles technologies place les personnages face \u00e0 la d\u00e9gradation de leur condition et \u00e0 des situations de calvaire dans lesquelles ils sont de plus en plus impuissants \u00e0 faire ; la forme des intrigues correspond \u00e0 un imaginaire historique qui nous situe dans un monde incertain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le format est \u00e9galement justifi\u00e9 par la strat\u00e9gie de personnalisation de Netflix (\u00ab <em>il y en a pour tous les gouts<\/em> \u00bb) et en m\u00eame temps, il rend possible une variation de genres, de tons, de situations, d\u2019exp\u00e9riences de pens\u00e9e, de dangers, ce qui permet de nuancer le propos, et d\u2019\u00e9viter d\u2019\u00eatre trop r\u00e9guli\u00e8rement catastrophiste. D\u2019autre part, l\u2019anthologie offre la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9liminer les personnages \u00e0 la fin. Si c\u2019\u00e9tait le m\u00eame policier qui devait lutter dans chaque \u00e9pisode contre les m\u00eames tendances n\u00e9fastes, une s\u00e9rie pourrait en effet vite devenir moralisant. Mais si la tendance est contenue dans le personnage principal, il n\u2019est pas oblig\u00e9 d\u2019\u00eatre le mauvais. On place un individu lambda, n\u2019ayant ni talent ni grande force morale, dans une situation extraordinaire, ce qui a valeur de test. Contrairement \u00e0 <em>Twilight Zone<\/em>, ce n\u2019est pas la morale, mais les \u00ab d\u00e9sirs \u00bb qui sont mis en jeu, ce qui d\u00e9bouche sur une catastrophe incontr\u00f4lable. Le format anthologie autorise la critique des d\u00e9rives d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 perverse sans tomber dans la moralisation, et de plus, permet aux auteurs de ne pas avoir \u00e0 expliquer pourquoi et comment on en est arriv\u00e9 l\u00e0, ce qui serait plus probl\u00e9matique dans un feuilleton. G\u00e9n\u00e9ralement, dans un \u00e9pisode, une simple r\u00e9plique sur les origines du mal suffit. L\u2019anthologie permet de formuler un constat de m\u00e9connaissance et d\u2019incertitude qui fait l\u2019objet d\u2019une \u00ab reconnaissance id\u00e9ologique \u00bb entre les cr\u00e9ateurs et le public : \u00ab <em>on en est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, on ne sait pas trop pourquoi, \u00e7a va tr\u00e8s vite<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe loading=\"lazy\" title=\"Black Mirror S03E01 Airport scene\" width=\"800\" height=\"600\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/YrpK90bHO2U?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Notes<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">1. John Koblin, \u00ab Peak TV Hits a New Peak, with 532 Scripted Shows \u00bb, 09\/01\/2020, en ligne : <a href=\"https:\/\/www.nytimes.com\/2020\/01\/09\/business\/media\/tv-shows-2020.html\">https:\/\/www.nytimes.com\/2020\/01\/09\/business\/media\/tv-shows-2020.html<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2. Josef Adalian, \u00ab How Ryan Murphy Pioneered the Anthology Series \u00bb, 02\/02\/2016, en ligne : <a href=\"https:\/\/www.vulture.com\/2016\/02\/ryan-murphy-pioneered-the-anthology-series.html\">https:\/\/www.vulture.com\/2016\/02\/ryan-murphy-pioneered-the-anthology-series.html<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3. Stuart Heritage, \u00ab Spoilt for choice : how anthologies became the \u00ab Tinder of television \u00bb, 29\/11\/2018, en ligne : <a href=\"https:\/\/www.theguardian.com\/tv-and-radio\/2018\/nov\/29\/spoilt-for-choice-how-anthologies-became-the-tinder-of-television\">https:\/\/www.theguardian.com\/tv-and-radio\/2018\/nov\/29\/spoilt-for-choice-how-anthologies-became-the-tinder-of-television<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4. \u00ab <em>\u00c0 vrai dire, la finance elle-m\u00eame n\u2019a que faire des consommateurs r\u00e9els (ou des usines, comme le disait Tchuruk, alors PDG d\u2019Alcatel), car la valeur des titres n\u2019est plus index\u00e9e sur ces indicateurs, mais sur les attentes des autres investisseurs et sur des \u00e9carts de cours de produits tr\u00e8s d\u00e9riv\u00e9s que l\u2019on peut manipuler. C\u2019est ici que l\u2019attention devient d\u00e9cisive, non plus celle des clients, mais bien celle des actionnaires, car actionnaires comme dirigeants ont d\u00e9sormais les yeux plus souvent fix\u00e9s sur ces r\u00e9sultats financiers que sur les r\u00e9sultats commerciaux traditionnels<\/em> \u00bb. Dominique Boullier, \u00ab M\u00e9diologie des r\u00e9gimes d\u2019attention \u00bb. in <em>L\u2019\u00c9conomie de l\u2019attention. Nouvel horizon du capitalisme ?<\/em>, La D\u00e9couverte, 2014, p. 84-108.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">5. Stiegler \u00e9crit aussi : \u00ab <em>Ce que nous, gens du XXIe si\u00e8cle, avons tendance \u00e0 oublier, c\u2019est qu\u2019au XVIIIe si\u00e8cle les gens parlaient tr\u00e8s peu, avaient tr\u00e8s peu de sollicitations de l\u2019ext\u00e9rieur : entendre de la musique ou voir de la peinture leur arrivait dans des conditions relativement exceptionnelles. (\u2026) dans les campagne, o\u00f9 vivait la majorit\u00e9 des populations, de larges plages de temps se passaient dans le silence ou dans la conversation interpersonnelle familiale, qui ne devait d\u2019ailleurs pas \u00eatre extr\u00eamement anim\u00e9e. Ils ne voyaient que peu d\u2019images, sans parler du fait que leur mobilier et leurs v\u00eatements ne changeaient gu\u00e8re. Du point de vue des sollicitations attentionnelles, c\u2019\u00e9tait donc un monde absolument diff\u00e9rent du n\u00f4tre.<\/em> \u00bb (p. 128). Bernard Stiegler, \u00ab L\u2019attention, entre \u00e9conomie restreinte et individuation collective \u00bb in <em>ibid.<\/em>, p. 123-35.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">6. La t\u00e9l\u00e9vision commerciale rel\u00e8ve depuis toujours d\u2019une \u00e9conomie de l\u2019attention, mais cela ne signifie pas que rien n\u2019a chang\u00e9. On pourrait trouver dans la fameuse remarque de Patrick Le Lay (des esprits disponibles pour Coca Cola) un indice du basculement ; selon lui, le consommateur attentif \u00e9tait avant tout un spectateur d\u00e9tendu, qui se divertit. Selon Patrick Le Lay : \u00ab <em>Dans une perspective \u00ab business \u00bb, soyons r\u00e9alistes : \u00e0 la base, le m\u00e9tier de TF1, c\u2019est d\u2019aider Coca-Cola, par exemple, \u00e0 vendre son produit. Or, pour qu\u2019un message soit per\u00e7u, il faut que le cerveau du spectateur soit disponible. Nos \u00e9missions ont pour vocation de le rendre disponible : c\u2019est-\u00e0-dire de le divertir, de le d\u00e9tendre pour le pr\u00e9parer entre deux messages<\/em> \u00bb. Cit\u00e9 in <em>ibid., <\/em>p. 82.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais suffit-il encore de divertir et de d\u00e9tendre le spectateur, si l\u2019on cherche \u00e0 obtenir son attention ? Les grandes chaines ont beaucoup souffert de la concurrence d\u2019 internet (Youtube, Netflix, r\u00e9seaux sociaux, etc.), on lit par exemple dans le L\u2019 \u00c9conomie des industries culturelles :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab <em>Aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 Netflix a recrut\u00e9 plus de 20 % des foyers, l\u2019audience de Netflix conjugu\u00e9e \u00e0 celle de YouTube a fait baisser l\u2019audience de la t\u00e9l\u00e9vision d\u00e8s 2014, notamment chez les plus jeunes t\u00e9l\u00e9spectateurs, provoquant une stagnation, puis une baisse des recettes publicitaires et des abonnements aux cha\u00eenes payantes. [Hors propos] Et, de fait, le groupe leader de la t\u00e9l\u00e9vision commerciale allemande, Prosiebensat 1, a perdu plus de la moiti\u00e9 de sa valeur entre 2016 et 2018, tout comme TF1<\/em> \u00bb. Philippe Chantepie, Alain Le Diberder, <em>\u00c9conomie des industries culturelles<\/em>, La D\u00e9couverte, Paris, 2019, p. 102.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il semblerait que la logique de fid\u00e9lisation de l\u2019audience (elle reste essentielle pour les grandes chaines, car elle permet de s\u00e9curiser les revenus publicitaires dans un march\u00e9 tr\u00e8s concurrentiel) entre en contradiction avec celle de l\u2019alerte, plus \u00e0 m\u00eame de faire face \u00e0 la concurrence d\u2019internet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">7. Voir Jason Read, \u00ab Distracted by Attention \u00bb, <em>The New Inquiry<\/em>, 18\/12\/2014, en ligne : <a href=\"https:\/\/thenewinquiry.com\/distracted-by-attention\/\">https:\/\/thenewinquiry.com\/distracted-by-attention\/<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">8. Benjamin Campion, \u00ab Plateformes de SVOD : les nouveaux networks de la t\u00e9l\u00e9vision am\u00e9ricaine ? \u00bb, <em>T\u00e9l\u00e9vision<\/em>, 2019\/1 (n\u00b010), p. 53-69.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">9. Sam Wollaston, \u00ab Charlie Brooker : \u00ab\u00a0Happy ? I have my moments\u00a0\u00bb \u00bb, 01\/06\/2019, en ligne : <a href=\"https:\/\/www.theguardian.com\/tv-and-radio\/2019\/jun\/01\/charlie-brooker-interview-annabel-jones-black-mirror\">https:\/\/www.theguardian.com\/tv-and-radio\/2019\/jun\/01\/charlie-brooker-interview-annabel-jones-black-mirror<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">10. Charlie Brooker, \u00ab Time for the emperors-in-waiting who run Facebook to just admit they\u2019re evil \u00bb, 30\/04\/2014, en ligne : <a href=\"https:\/\/www.theguardian.com\/commentisfree\/2014\/jun\/30\/facebook-evil-emotional-study-charlie-brooker\">https:\/\/www.theguardian.com\/commentisfree\/2014\/jun\/30\/facebook-evil-emotional-study-charlie-brooker<\/a><br \/>\n(je traduis) \u00ab <em>Aside from humour, the best way to guarantee a reaction is to provoke others \u2013 either in agreement or disagreement. Rather than bringing us together, it seems almost perfectly designed to encourage polarisation. The end result: diametrically opposed networks of nudged and prodded pebble people gently rattling together in agreement, clashing loudly when they encounter dissent<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">11. Giles Harvey, \u00ab The speculative dread of Black Mirror \u00bb, 21\/11\/2016, en ligne : <a href=\"https:\/\/www.newyorker.com\/magazine\/2016\/11\/28\/the-speculative-dread-of-black-mirror#\">https:\/\/www.newyorker.com\/magazine\/2016\/11\/28\/the-speculative-dread-of-black-mirror#<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">12. Charlie Brooker, Annabel Jones, <em>Black Mirror Inside<\/em>, Kero, 2019, p. 121.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">13. <em>Black Mirror Inside<\/em>, p.194<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">14. David Buxton, \u00ab Une lecture adornienne des se\u0301ries te\u0301le\u0301vise\u0301es \u00bb, <em>Variations<\/em> [En ligne], 22 | 2019, URL : <a href=\"http:\/\/journals.openedition.org\/variations\/1149\">http:\/\/journals.openedition.org\/variations\/1149<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">15. Sigmund Freud, \u00ab \u00ab\u00a0Un enfant est battu\u00a0\u00bb. Contribution \u00e0 la connaissance de la gen\u00e8se des perversions sexuelles (1919) \u00bb, <em>Du Masochisme<\/em>, Petite Biblioth\u00e8que Payot, Paris, 2011, p. 117-162.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">16. Dans un s\u00e9minaire consacr\u00e9 au sadomasochisme, le psychanalyste lacanien Lucien Isra\u00ebl d\u00e9crivait cette jouissance perverse prise dans la punition d\u2019autrui : \u00ab <em>Voir ex\u00e9cuter quelqu\u2019un par la torture, quelle plus pure jouissance ? \u00c7a s\u2019appelle : Schadenfreude (\u2026) On se contente en g\u00e9n\u00e9ral des petits malheurs du voisin parce qu\u2019on n\u2019a pas mieux \u00e0 se mettre sous la dent ; mais si on pouvait aller voir ce voisin se faire d\u00e9couper en dix mille morceaux, l\u00e0 ce serait vraiment une jouissance dont on pourrait peut-\u00eatre bien crever (\u2026) pourquoi on lapidait les gens : pour qu\u2019on ne sache pas quelle pierre avait \u00e9t\u00e9 mortelle. Pourquoi un peloton d\u2019ex\u00e9cution de plusieurs hommes alors qu\u2019on a des armes qui ne manquent pas de pr\u00e9cision pour abattre quelqu\u2019un \u00e0 vingt-cinq m\u00e8tres ? Pour qu\u2019on ne sache pas lequel a tu\u00e9. Jouir, d\u2019accord, mais ne pas encourir le danger li\u00e9 \u00e0 cette jouissance<\/em> \u00bb. Voir Lucien Isra\u00ebl, <em>Pulsions de mort<\/em> (s\u00e9minaire 1977-1978), Arcanes, Strasbourg, 1998, p. 33.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">17. Les cr\u00e9ateurs de la s\u00e9rie \u00e0 propos de ces sc\u00e8nes : Annabel Jones, (p.16, <em>Black Mirror Inside<\/em>), \u00ab \u00ab\u00a0<em>L\u2019hymne national\u00a0\u00bb traitait de l\u2019humiliation et de l\u2019avidit\u00e9 du public pour elle. Les t\u00e9l\u00e9spectateurs raffolent de ceux qui sont pr\u00eats \u00e0 s\u2019humilier pour les divertir. Les c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s l\u2019ont compris : certaines participent \u00e0 I\u2019m a Celebrity pour se racheter aux yeux du public, d\u2019autres pour essayer de relancer leur carri\u00e8re<\/em> \u00bb. Autrement dit, la t\u00e9l\u00e9vision a bien compris que capter l\u2019attention par des moyens \u00ab repoussants \u00bb, c&rsquo;\u00e9tait capter les pulsions sadomasochistes du public. En \u00e9change de son attention, elle se propose de devenir l&rsquo;\u00ab agent humiliateur \u00bb dans le sc\u00e9nario du fantasme sadomasochiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Charlie Brooker (p.81), \u00e0 propos de l\u2019\u00e9pisode \u00ab La Chasse \u00bb : \u00ab <em>Si on ressuscitait des gens qui avaient commis des crimes odieux (\u2026), des tas de gens seraient ravis de leur infliger ce traitement. Il ne restait qu\u2019\u00e0 en faire une entreprise commerciale<\/em> \u00bb. \u00c0 propos du m\u00eame \u00e9pisode, Annabel Jones d\u00e9clare (p.78) : \u00ab <em>On percevait aussi un changement de comportement au sein de la soci\u00e9t\u00e9, avec tous ces cas de crimes et d\u2019agressions que les gens filmaient avec leurs smartphones. Il y a eu aussi cette affaire \u00e9pouvantable \u00e0 Londres, avec des jeunes qui ont tu\u00e9 un homme \u00e0 coups de pieds et film\u00e9 leur crime. Le sujet de notre histoire (\u2026) une personne fuyant des poursuivants pendant tout le monde autour d\u2019elle prend son pied \u00e0 observer la sc\u00e8ne<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">18. James Foster (premier assistant-d\u00e9corateur sur cet \u00e9pisode) indique de quelle fa\u00e7on la direction artistique de cet \u00e9pisode a pour fonction d\u2019accentuer visuellement les traits du projet id\u00e9ologique, un usage \u00e0 la fois conformiste et individualiste des nouvelles technologies : \u00ab <em>Le th\u00e8me de la conformit\u00e9 impos\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 m\u2019a \u00e9voqu\u00e9 les ann\u00e9es 1950 [\u2026] Je revoyais les sourires artificiels des personnages sur les vielles publicit\u00e9s pour les habitations modernes affirmant que c\u2019\u00e9tait l\u2019avenir et qu\u2019il fallait s\u2019y conformer &#8211; \u00ab Vivez avec votre temps, ne vous laissez pas distancer \u00bb. Joe (le r\u00e9alisateur) aimait aussi un certain design moderne de la fin des ann\u00e9es 80, qui me rappelait l\u2019apologie \u00e9hont\u00e9e de l\u2019individualisme triomphant et de l\u2019ascension sociale. L\u2019id\u00e9e de m\u00e9langer les deux me plaisait beaucoup<\/em> \u00bb. (<em>Black Mirror Inside<\/em>, p. 137).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">19. Fredric Jameson, <em>Le Postmodernisme, ou la logique culturelle du Capitalisme tardif<\/em>, ENSBA, Paris, 2007, surtout la conclusion de l\u2019ouvrage (p. 415-574) et les sous-parties \u00ab Notes sur une th\u00e9orie du moderne \u00bb et \u00ab Historiographie spatiale \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">20. Delphine Rivet, Marion Olit\u00e9, \u00ab Comment \u00ab\u00a0Stranger Things\u00a0\u00bb surfe sur le marketing de la nostalgie \u00bb, 29\/07\/2019, en ligne : <a href=\"https:\/\/biiinge.konbini.com\/reviews\/stranger-things-marketing-nostalgie\/\">https:\/\/biiinge.konbini.com\/reviews\/stranger-things-marketing-nostalgie\/<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">21. Voir Sigmund Freud, \u00ab Le pr\u00e9sident Schreber \u00bb, <em>Cinq psychanalyses<\/em>, Presses universitaires de France, Coll. Biblioth\u00e8que de Psychanalyse, Paris, 1970, p. 263-324.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/bouton-citer.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-7069\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/bouton-citer.jpg\" alt=\"bouton citer\" width=\"150\" height=\"93\" \/><\/a><span style=\"font-size: 10pt;\">GUETTACHE Youssef<\/span><\/strong><span style=\"font-size: 10pt;\">, \u00ab \u00ab\u00a0Black Mirror\u00a0\u00bb : la forme anthologie et l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;attention &#8211; Youssef GUETTACHE \u00bb, <em>Articles<\/em> [En ligne], Web-revue des industries culturelles et num\u00e9riques, 2020, mis en ligne le 1er mai 2020. URL : https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/black-mirror-la-forme-anthologie-et-leconomie-de-lattention-youssef-guettache\/<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"su-divider su-divider-style-default\" style=\"margin:15px 0;border-width:5px;border-color:#999999\"><a href=\"#\" style=\"color:#999999\">Aller en haut<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la forme anthologie En 2019, il y avait 532 s\u00e9ries diffus\u00e9es \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision am\u00e9ricaine contre 210 en<\/p>\n","protected":false},"author":1399,"featured_media":36167,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"colormag_page_container_layout":"default_layout","colormag_page_sidebar_layout":"default_layout","footnotes":""},"categories":[1018,900,14],"tags":[28,825],"coauthors":[1008],"class_list":["post-36103","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-article","category-cultural-studies","category-serie-tv","tag-ideologie","tag-serialite"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36103","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1399"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=36103"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36103\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/media\/36167"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=36103"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=36103"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=36103"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=36103"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}