
{"id":31922,"date":"2018-01-01T01:00:58","date_gmt":"2018-01-01T00:00:58","guid":{"rendered":"http:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/?p=31922"},"modified":"2020-03-31T18:15:02","modified_gmt":"2020-03-31T16:15:02","slug":"lintelligence-artificielle-ia-cinema-seconde-venue-robert-alpert","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/lintelligence-artificielle-ia-cinema-seconde-venue-robert-alpert\/","title":{"rendered":"L\u2019intelligence artificielle (IA) dans le cin\u00e9ma et la Seconde Venue &#8211; Robert ALPERT"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/31922?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\" \/><\/a><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/31922?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\" \/><\/a><\/div><p style=\"text-align: left;\"><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/em><\/p>\n<p><em><em><div class=\"su-note\"  style=\"border-color:#b7b9c2;border-radius:3px;-moz-border-radius:3px;-webkit-border-radius:3px;\"><div class=\"su-note-inner su-u-clearfix su-u-trim\" style=\"background-color:#d1d3dc;border-color:#ffffff;color:#000000;border-radius:3px;-moz-border-radius:3px;-webkit-border-radius:3px;\"><\/em><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 10pt;\">Cet article est originalement paru en ligne dans la revue australienne senses of cinema #88 en octobre 2018. Il a \u00e9t\u00e9 traduit par moi avec la permission de l&rsquo;\u00e9diteur, que je remercie (David Buxton).<\/span><\/p>\n<p><em><\/div><\/div><\/em><\/p>\n<h2><span style=\"font-size: 14pt;\">L&rsquo;esth\u00e9tique de destruction<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00e9crans de nos jours sont remplis de films de science-fiction, qui vont des fantaisies d\u2019aventure (<em>La Guerre des \u00c9toiles : les Derniers Jedi<\/em> de Rian Johnson, 2017) aux contes d\u2019Armageddon (<em>La Plan\u00e8te des Singes : Supr\u00e9matie<\/em> de Matt Reeves, 2017) ; c\u2019est un \u00e2ge d\u2019or du genre qui \u00e9gale et m\u00eame d\u00e9passe celui des ann\u00e9es 1950. Dans son essai \u00ab L\u2019imaginaire du d\u00e9sastre \u00bb (1964), Susan Sontag observa que cet \u00e2ge d\u2019or des ann\u00e9es 1950 avait cr\u00e9\u00e9 une \u00ab esth\u00e9tique de destruction \u00bb qui soulageait l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 provenant de la banalit\u00e9 implacable de la vie aux \u00c9tats-Unis, et de l\u2019inconcevable terreur d\u2019une guerre nucl\u00e9aire (1). Dans une approche plut\u00f4t humaniste, Sontag voyait ces films comme une repr\u00e9sentation et une r\u00e9solution des anxi\u00e9t\u00e9s culturelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les films de science-fiction d\u2019aujourd\u2019hui perp\u00e9tuent cette tradition, du moins en partie. Gr\u00e2ce aux images de synth\u00e8se, et \u00e0 de nouvelles formes de diffusion et de consommation, notamment les appareils mobiles et les avanc\u00e9es dans la technologie 3-D, ces films offrent une jouissance accrue de cette \u00ab esth\u00e9tique de destruction \u00bb, manifeste dans l\u2019image iconique de l&rsquo;atomisation par les extraterrestres de la Maison-Blanche dans <em>Independence Day<\/em> (Roland Emmerich, 1996). N\u00e9anmoins, ces films contiennent quelques diff\u00e9rences significatives. Des fins dystopiques remplacent le classique <em>happy end<\/em> hollywoodien. Consid\u00e9rons, par exemple, la fin dans des films comme <em>Logan<\/em> (James Mangold, 2017) et <em>Alien : Covenant<\/em> (Ridley Scott, 2017). Dans le premier, le vieillissant mutant Logan, h\u00e9ros r\u00e9ticent, meurt, et dans le second, l\u2019andro\u00efde David triomphe sur le dernier humain vivant, le compatissant Daniels. Les films de science-fiction refl\u00e8tent alors une nouvelle crise dans la culture occidentale. \u00ab L\u2019esth\u00e9tique de destruction \u00bb ne suffit plus pour apaiser nos angoisses.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/vjFG-4Ge668\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aucun sous-genre n\u2019a mieux refl\u00e9t\u00e9 ce changement dans nos angoisses quotidiennes que des films de science-fiction o\u00f9 l\u2019intelligence artificielle (IA) joue un r\u00f4le central, que ce soit sous la forme de robots, de cyborgs ou d\u2019ordinateurs. Influenc\u00e9s par le roman <em>Frankenstein<\/em> (1818) de Mary Shelley, certains films classiques dans ce sous-genre critiqu\u00e8rent l\u2019orgueil d\u00e9mesur\u00e9 des savants masculins. Par exemple, dans le film classique <em>Plan\u00e8te interdite<\/em> (Fred Wilcox, 1956), le \u00ab savant fou \u00bb Dr Morbius reconna\u00eet d\u2019une mani\u00e8re poignante ses exc\u00e8s au moment m\u00eame de renoncer \u00e0 l\u2019intelligence sans corps de la civilisation tr\u00e8s avanc\u00e9e des Krels. Puis il sacrifie sa vie pour sauver sa fille, et le petit ami de celle-ci, le beau mais obtus Commandant Adams. Dans le <em>happy end<\/em>, le Commandant Adams observe que \u00ab <em>dans un million d\u2019ann\u00e9es, l\u2019esp\u00e8ce humaine aura atteint le m\u00eame stade que les Krels, pour se rappeler qu\u2019apr\u00e8s tout, nous ne sommes pas Dieu.<\/em> \u00bb Par contre, les films contemporains focalisent constamment sur un d\u00e9placement \u00e9volutionniste comme cons\u00e9quence de l\u2019orgueil scientifique, refl\u00e9tant en particulier le d\u00e9placement historique de la R\u00e9volution industrielle \u00e0 la R\u00e9volution informationnelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>Prometheus<\/em> (Ridley Scott, 2012), en d\u00e9pit de la mort de l&rsquo;entrepreneur Peter Weyland, la scientifique Elisabeth Shaw et l\u2019andro\u00efde David, fabriqu\u00e9 par Weyland, d\u00e9cident de continuer l\u2019exploration de l\u2019espace intersid\u00e9ral. Le <em>happy end<\/em> consiste dans la qu\u00eate renouvel\u00e9e du savoir, o\u00f9 qu\u2019elle puisse mener. Dans certains films de science-fiction ant\u00e9rieurs, les humains vainquent les robots, comme la destruction du robot Maria, mal\u00e9fique double de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne, dans <em>Metropolis<\/em> (Fritz Lang, 1927), ou bien sont oblig\u00e9s de les accepter, comme dans <em>Le Jour o\u00f9 la Terre s\u2019arr\u00eata<\/em> (Robert Wise, 1951), o\u00f9 le robot Gort est membre d\u2019une force polici\u00e8re intergalactique avec un \u00ab <em>pouvoir absolu [\u2026] face aux actes d\u2019agression<\/em> \u00bb. Des films plus r\u00e9cents per\u00e7oivent souvent les humains comme \u00e9tant indiff\u00e9renci\u00e9s de leurs cr\u00e9ations artificielles, mais inf\u00e9rieurs \u00e0 celles-ci. Ainsi, dans <em>Et la femme cr\u00e9a l\u2019homme parfait<\/em> (Susan Seidelman, 1987), la responsable de projet Frankie choisit comme objet d\u2019amour le robot Ulysses en pr\u00e9f\u00e9rence au cr\u00e9ateur de celui-ci, le scientifique Dr Jeff Peters ; dans <em>Her<\/em> (Spike Jonze, 2013), Th\u00e9odore tombe amoureux de \u00ab Samantha \u00bb, un syst\u00e8me d\u2019op\u00e9ration intelligent muni d\u2019une voix de femme, en m\u00eame temps qu\u2019il divorce de sa femme.<\/p>\n<h2><span style=\"font-size: 14pt;\">\u00ab Plus humain qu&rsquo;humain \u00bb<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">De plus en plus, l\u2019IA est \u00ab plus humaine qu\u2019humain \u00bb, c\u2019est la devise proph\u00e9tique pour d\u00e9crire les andro\u00efdes (\u00ab r\u00e9plicants \u00bb) dans <em>Blade Runner<\/em> (Ridley Scott, 1982). L\u00e0 o\u00f9 par exemple les humains non clon\u00e9s dans <em>Moon<\/em> (Duncan Jones, 2009) sont totalement antipathiques, le robot Gerty manifeste de \u00ab l\u2019humanit\u00e9 \u00bb, versant bri\u00e8vement des larmes devant la souffrance de Sam Bell, le clone dont il est responsable, et ensuite effa\u00e7ant la m\u00e9moire de celui-ci dans un geste \u00ab humain \u00bb. Des films r\u00e9cents envisagent l\u2019IA comme un processus \u00e9volutionniste in\u00e9vitable. Alors que <em>2001, une Odyss\u00e9e de l\u2019Espace<\/em> (Stanley Kubrick, 1968) \u00e9tablit une \u00e9quation visuelle entre l\u2019ordinateur HAL et d\u2019autres outils comme l\u2019os de l\u2019humain primitif, le vaisseau spatial et le stylo, dans <em>Interstellar<\/em> (Christopher Nolan, 2014), l\u2019ordinateur trouve un \u00e9quivalent dans deux robots TARS et CASE. Les deux ressemblent au d\u00e9clencheur d\u2019une nouvelle \u00e9tape d\u2019\u00e9volution, le monolithe noir de <em>2001<\/em>, et fonctionnent comme pionniers, avec leurs ma\u00eetres humains, sur une plan\u00e8te \u00e9voquant la Fronti\u00e8re am\u00e9ricaine. L\u2019AI et les humains avancent ensemble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous-tendant les films faisant figurer l\u2019IA se trouve un r\u00e9examen du dualisme occidental, et les d\u00e9nouements de plus en plus dystopiques de ces films refl\u00e8tent un d\u00e9placement historique dans la conception de ce probl\u00e8me philosophique. Prolongeant \u00e0 sa mani\u00e8re le mythe de la caverne de Platon, Descartes a renouvel\u00e9 la croyance dans une distinction forte entre corps et esprit. Et Platon et Descartes \u00e9taient m\u00e9fiants des sens, pla\u00e7ant leur foi dans l\u2019esprit humain. Ainsi, Platon c\u00e9l\u00e8bre ceux qui quittent m\u00e9taphoriquement la caverne afin d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la connaissance divine ; leur connaissance acquise r\u00e9v\u00e8le alors le mensonge que repr\u00e9sente l\u2019exp\u00e9rience sensorielle des n\u00e9gateurs qui y restent, et qui continuent \u00e0 n\u2019y voir que des ombres. De m\u00eame, doutant de la v\u00e9rit\u00e9 des objets qui l\u2019entourent, et pla\u00e7ant sa foi en Dieu, Descartes avance que c\u2019est la Raison qui nous d\u00e9finit, non le corps ; l\u2019esprit est distinct du corps, et peut exister sans lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Reconnaissant cette fissure, les premiers films traitant de l\u2019IA ont le plus souvent soutenu la Raison comme la cl\u00e9 d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 civilis\u00e9e. <em>Le Jour o\u00f9 la Terre s\u2019arr\u00eata<\/em> critique ouvertement la foule ignorante et \u00e9go\u00efste, aussi bien que leurs gouvernements querelleurs incapables \u00e0 s\u2019accorder sur les modalit\u00e9s pratiques d\u2019une rencontre essentielle avec l\u2019extraterrestre Klaatu. Seuls les scientifiques \u00e9clair\u00e9s (men\u00e9s par le professeur Jacob Barnhardt, m\u00e9lange d\u2019Einstein et de Freud) permettent \u00e0 Klaatu de livrer son avertissement \u00e0 toutes les nations : rejoindre l\u2019organisation intergalactique des plan\u00e8tes ou s\u2019exposer \u00e0 l\u2019annihilation aux mains de la force polici\u00e8re des robots. Sans aucun doute, le \u00ab messager \u00bb Klaatu parle pour les producteurs du film quand il informe le repr\u00e9sentant du gouvernement am\u00e9ricain : \u00ab <em>J\u2019ai du mal \u00e0 accepter la stupidit\u00e9. Les miens ont appris \u00e0 vivre sans cela.<\/em> \u00bb De m\u00eame, affrontant la masse b\u00eatement moqueuse entourant son vaisseau spatial gar\u00e9 sur un terrain de baseball quelque part \u00e0 Washington DC, Klaatu r\u00e9it\u00e8re ce point de vue quand il\u00a0 dit : \u00ab <em>J\u2019ai peur quand je vois des gens substituant la peur pour la Raison.<\/em> \u00bb En assimilant l\u2019impatience avec la stupidit\u00e9, le film rejette la suppos\u00e9e dictature de la foule qui caract\u00e9rise la d\u00e9mocratie en faveur de la gouvernance d\u2019une minorit\u00e9 \u00e9clair\u00e9e : les \u00ab rois-philosophes \u00bb de Platon.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/M9phuyRknPw\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 la diff\u00e9rence de Platon et de Descartes, <em>Le Jour o\u00f9 la Terre s\u2019arr\u00eata<\/em> rejette la croyance en Dieu, ou en une quelconque forme du sacr\u00e9. Le film est compl\u00e8tement irr\u00e9ligieux dans son appel \u00e0 la Raison. Faisant une concession \u00e0 l\u2019objection faite, au nom des valeurs religieuses, par la Motion Picture Association of America, \u00e0 la r\u00e9surrection par le robot Gort de Klaatu, descendu par l\u2019arm\u00e9e, le film a introduit l\u2019\u00e9change suivant :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Helen Benson : <em>Vous voulez dire\u2026 [que] Gort a le pouvoir de vie et de mort ?<\/em><br \/>\nKlaatu : <em>Non. Ce pouvoir est r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 L\u2019Esprit tout-puissant. Cette technique, dans certains cas, peut restaurer la vie pour une p\u00e9riode limit\u00e9e.<\/em><br \/>\nHelen : <em>Mais\u2026 pour combien de temps ?<\/em><br \/>\nKlaatu : <em>Vous voulez dire pour combien de temps je vivrai ? Cela, personne ne peut le dire.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rendant hommage en passant \u00e0 \u00ab l\u2019Esprit tout-puissant \u00bb, le film choisit n\u00e9anmoins la science par rapport \u00e0 la religion. Ainsi, le sympathique Dr Bernhardt pr\u00e9tend : \u00ab <em>Ce n\u2019est pas la foi qui permet la bonne pratique scientifique, M. Klaatu, c\u2019est la curiosit\u00e9.<\/em> \u00bb C\u2019est cette aventure de la curiosit\u00e9 qui nous pousse \u00e0 \u00eatre d\u2019accord avec la d\u00e9marche du jeune gar\u00e7on Bobby Benson, qui n\u2019arr\u00eate pas de poser de bonnes questions sur la plan\u00e8te d\u2019origine de Klaatu : comment les trains marchent sans rails, quel est le type de monnaie utilis\u00e9, entre autres. La calme raison scientifique guide les protagonistes Klaatu et le robot Gort. Descendant des cieux, et Klaatu adoptant le nom symbolique de \u00ab M. Carpenter \u00bb, ils repr\u00e9sentent le nouveau dieu de la science, d\u00e9pendante de la Raison.<\/p>\n<h2><span style=\"font-size: 12pt;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Un dualisme \u00ab s\u00e9cularis\u00e9 \u00bb<\/span><\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durant les d\u00e9cennies suivantes, les films IA ont continu\u00e9 \u00e0 explorer l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 culturelle r\u00e9sultant d\u2019un dualisme \u00ab s\u00e9cularis\u00e9 \u00bb, non religieux (<em>secular dualism<\/em>), c\u2019est-\u00e0-dire un dualisme d\u00e9pouill\u00e9 de toute notion d\u2019un sacr\u00e9 transcendant, ou d\u2019une force divine. Le ton de ces films semble divers : mentionnons <em>Le Cerveau d\u2019acier<\/em> (Joseph Sargent, 1970) ; <em>Blade Runner<\/em> ; <em>RoboCop<\/em> (Paul Verhoeven, 1987) ; <em>Terminator 2<\/em> (James Cameron, 1991). Alors que tous ces films manifestent cette anxi\u00e9t\u00e9 culturelle, ils prennent toujours le c\u00f4t\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 contre la menace pos\u00e9e par l\u2019IA. Ainsi <em>Le Cerveau d\u2019acier<\/em> critique l\u2019orgueil du Dr Forbin, un Frankenstein moderne, pour sa cr\u00e9ation d\u2019une IA qui ressemble \u00e0 l\u2019ordinateur des Krels dans <em>Plan\u00e8te interdite<\/em> ; n\u00e9anmoins, le personnage reconna\u00eet son tort et choisit l\u2019humanit\u00e9 dans le dilemme dont il est responsable. \u00ab <em>Je pense que la lecture de Frankenstein devrait \u00eatre obligatoire pour tout scientifique<\/em> \u00bb, avoue-t-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00e9lange de science-fiction et de s\u00e9rie noire, <em>Blade Runner<\/em> favorise ses personnages andro\u00efdes, les r\u00e9plicants, mais seulement dans leur capacit\u00e9 \u00e0 l\u2019empathie, car ils sont \u00ab plus humains que des humains \u00bb. <em>Robocop<\/em> se moque des cr\u00e9ateurs commerciaux du policier cyborg, mais d\u00e9peint celui-ci comme h\u00e9ro\u00efque dans la mesure o\u00f9 il r\u00e9ussit \u00e0 maintenir son humanit\u00e9 \u00e0 travers la m\u00e9moire, ce qui est dramatiquement mise en \u00e9vidence dans les derniers moments du film. Apr\u00e8s avoir tu\u00e9 le vilain Dick Jones, RoboCop se souvient de son propre nom, que ses cr\u00e9ateurs lui avaient cach\u00e9. Le cyborg valide son h\u00e9ro\u00efsme en s\u2019identifiant avec son nom humain, Murphy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Terminator 2<\/em> prend fait et cause pour le robot ancien mod\u00e8le, le T-800, car celui-ci apprend \u00e0 imiter ce qui est meilleur dans le comportement humain. Alors que Sarah Connors regarde le T-800 jouant avec son fils John, futur chef de la r\u00e9sistance, elle observe :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><em>Regardant John avec la machine, tout devenait tr\u00e8s clair. Le Terminator ne s\u2019arr\u00eatera jamais. Il ne le quittera jamais, il ne lui fera jamais mal, il ne lui criera jamais dessus, ni se so\u00fbler ni le frapper, ni dire qu\u2019il \u00e9tait trop occup\u00e9 pour passer du temps avec lui. Il serait toujours l\u00e0. Il mourrait pour le prot\u00e9ger. De tous les p\u00e8res pr\u00e9tendants qui venaient et qui s\u2019en allaient pendant les ann\u00e9es, cette chose, cette machine \u00e9tait le seul \u00e0 la hauteur. Dans un monde malade, c\u2019\u00e9tait le choix le plus sain.<\/em><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien s\u00fbr, le film n\u2019est pas sans ironie. En d\u00e9crivant le T-800 comme plus humain qu\u2019humain, il id\u00e9alise celui-ci, en m\u00eame temps qu\u2019il provoque de l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 concernant le Skynet, une IA neurale qui menace l\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9. N\u00e9anmoins, c\u2019est l\u2019esp\u00e8ce humaine, et non l\u2019IA, qui reste la mesure de l\u2019id\u00e9al.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/hVzvnWM_wWE\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durant les derni\u00e8res d\u00e9cennies, cependant, les films IA ont plut\u00f4t rejet\u00e9 cet id\u00e9al. Dans un monde s\u00e9cularis\u00e9, impuls\u00e9 par le march\u00e9, le dualisme qui avait ench\u00e2ss\u00e9 la pens\u00e9e \u00e9clair\u00e9e s\u2019est apparemment retourn\u00e9 contre ses cr\u00e9ateurs. Le \u00ab monstre \u00bb a triomph\u00e9 sur le Dr Frankenstein, ce qui n\u2019est pas surprenant. Le d\u00e9veloppement exponentiel de l\u2019informatique \u00e0 partir des ann\u00e9es 1950, et la naissance d&rsquo;Internet dans les ann\u00e9es 1990 ont rehauss\u00e9 l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 collective \u00e0 propos de la big data et des algorithmes. La nouvelle technologie cin\u00e9matographique et les nouveaux supports num\u00e9riques se sont d\u00e9velopp\u00e9s en parall\u00e8le. Ainsi, les images de synth\u00e8se s\u00e9parent de plus en plus ce que la cam\u00e9ra enregistre et ce qui appara\u00eet sur l\u2019\u00e9cran ; le streaming sur des appareils divers brouille la ligne entre le r\u00e9el et sa simulation. Comme plusieurs critiques l\u2019ont remarqu\u00e9, ce cin\u00e9ma \u00ab posthumaniste \u00bb a commenc\u00e9 avec des films comme <em>Ghost in the Shell<\/em> (Mamoru Oshii, 1995), <em>Dark City<\/em> (Alex Proyas, 1998), et surtout <em>Matrix<\/em> (les Wachowski, 1999), o\u00f9 l\u2019esprit, d\u00e9tach\u00e9 conceptuellement du corps, s&rsquo;\u00e9loigne de la compr\u00e9hension traditionnelle de ce que c\u2019est d\u2019\u00eatre humain. Par exemple, John Murdoch, le h\u00e9ros de <em>Dark City<\/em>, acc\u00e8de \u00e0 un r\u00f4le quasi divin aupr\u00e8s des extraterrestres vampiriques, les \u00c9trangers, en introduisant de la lumi\u00e8re dans leur monde perp\u00e9tuellement sombre, recr\u00e9ant ainsi le monde dans son image. De m\u00eame, dans <em>Matrix<\/em>, Neo acquiert des pouvoirs quasi divins \u2013 ou plut\u00f4t, dans la derni\u00e8re sc\u00e8ne, similaires \u00e0 ceux de Superman \u2013 en croyant en la pens\u00e9e de son mentor, Morpheus, qui lui dit :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><em>Qu\u2019est-ce que le r\u00e9el ? Comment d\u00e9finir le r\u00e9el ? Si vous parlez de ce qu\u2019on ressent, ce qu\u2019on sent, ce qu\u2019on go\u00fbte et ce qu\u2019on voit, alors le r\u00e9el est simplement des signaux \u00e9lectroniques interpr\u00e9t\u00e9s par le cerveau.<\/em><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dualisme s\u00e9cularis\u00e9, renforc\u00e9 par le progr\u00e8s rapide en informatique, rend floue notre compr\u00e9hension du \u00ab r\u00e9el \u00bb. Il en r\u00e9sulte un univers mat\u00e9rialiste dans lequel l\u2019individu, \u00e0 travers l\u2019exercice de l\u2019esprit, devient le seul juge et arbitre de la valeur. Il n\u2019est pas surprenant que Jean Baudrillard ait critiqu\u00e9 <em>Matrix<\/em>, coupable d\u2019avoir mal compris son livre <em>Simulacres et Simulations<\/em>, cit\u00e9 dans le film (2). \u00c0 la diff\u00e9rence de la croyance marxiste en une dialectique historique comme alternative au sacr\u00e9 religieux, <em>Matrix<\/em> ne valorise que l\u2019individu comme h\u00e9ros dans un univers mat\u00e9rialiste et fatalement solipsiste, ce qu\u2019\u00e9tait l\u2019objet de la critique de Baudrillard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une comparaison de l\u2019original <em>RoboCop<\/em> (1987) et son <em>remake<\/em> (Jos\u00e9 Padilha, 2014) souligne ce d\u00e9placement. Alors que l\u2019original fait la satire du monde de l\u2019entreprise avec sa manie de l\u2019efficacit\u00e9 et sa focalisation exclusive sur les b\u00e9n\u00e9fices, et critique le monde patriarcal, le remake embrasse la transformation du policier Murphy en cyborg. Alors que l\u2019original fait mourir le cr\u00e9ateur du cyborg et un laquais de l\u2019entreprise, le <em>remake<\/em> valorise le cr\u00e9ateur, un scientifique industriel qui est aussi un lanceur d\u2019alerte. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019original d\u00e9crit la construction du cyborg de la perspective de Murphy, afin qu\u2019on puisse s\u2019identifier avec la douleur r\u00e9sultant de la destruction de son corps (notamment le moment o\u00f9 son cr\u00e9ateur ordonne l\u2019amputation de sa main), le <em>remake<\/em> nous berce avec les r\u00eaves et les illusions de Murphy lorsqu\u2019il s\u2019imagine danser avec sa femme sur fond des chansons de Frank Sinatra. La r\u00e9v\u00e9lation visuelle dramatique que peu de son corps ne reste, et l\u2019\u00e9change par Internet avec sa femme o\u00f9 il ne mentionne pas la disparition de son corps soulignent la valeur donn\u00e9e \u00e0 son \u00e9tat de r\u00eave. Le <em>remake<\/em> nous offre un apparent <em>happy end<\/em> hollywoodien quand Murphy est r\u00e9uni avec sa famille, mais une grande porte m\u00e9tallique se ferme sur cette r\u00e9union. Dans l\u2019\u00e2ge de l\u2019information, la seule monnaie de valeur est l\u2019esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/GlCN1EPAoHI\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<h2><span style=\"font-size: 14pt;\">Des conclusions dystopiques<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des films r\u00e9cents en dehors de Hollywood, comme le britannique <em>The Machine<\/em> (Caradog W. James, 2013), l\u2019hispanique <em>Aut\u00f3mata<\/em> (Gabe Ib\u00e1\u0148ez, 2014), et le sud-africain <em>Chappie<\/em> (Neill Blomkamp, 2015) acceptent la logique fatale du dualisme s\u00e9cularis\u00e9 dans un \u00e2ge de l\u2019information, et prennent ouvertement plaisir dans leurs conclusions dystopiques, en d\u00e9pit des cons\u00e9quences pour l\u2019esp\u00e8ce humaine. Alors que <em>The Machine<\/em> focalise sur l\u2019\u00e9vasion du protagoniste d\u2019un enclos militaire, la fin est triomphante, car les consciences de la scientifique Ava, et de Mary, la fille du protagoniste, sont t\u00e9l\u00e9charg\u00e9es avec succ\u00e8s \u2013 dans le cas d\u2019Ava dans un nouveau corps robotique, et dans celui de Mary dans un appareil informatique. Le jour se l\u00e8ve sur ce qui promet d\u2019\u00eatre un nouvel ordre mondial. Dans <em>Aut\u00f3mata<\/em>, seul 1% de la population mondiale a surv\u00e9cu \u00e0 la destruction de la Terre par des \u00e9clats solaires ; l\u2019humanit\u00e9 vit alors dans un monde postapocalyptique dans lequel la technologie existe \u00e0 peine. Tandis que la narration focalise sur un enqu\u00eateur d\u2019assurance, nos sympathies vont vers des robots intelligents appel\u00e9s \u00ab les p\u00e8lerins \u00bb, cr\u00e9\u00e9s par les humains pour servir d\u2019esclaves. Les humains ont un penchant pour l\u2019autodestruction ; les robots, en revanche, passent leur temps \u00e0 s\u2019am\u00e9liorer, \u00e0 se recr\u00e9er afin de s\u2019adapter au nouvel environnement. Alors que l\u2019enqu\u00eateur, sa femme et sa fille nouvelle n\u00e9e r\u00e9ussissent \u00e0 regagner le littoral de la c\u00f4te ouest, ceci est mis en question par le plan final montrant un souvenir d\u2019enfance de l\u2019enqu\u00eateur du sable et de l\u2019oc\u00e9an. Les quelques robots survivants migrent dans le d\u00e9sert, \u00e9voquant l\u2019exode de l\u2019\u00c9gypte dans l\u2019Ancien Testament, et la recherche de la Terre promise. La signification \u00e9volutionniste de cette fin est tout \u00e0 fait claire. Quand un mercenaire embauch\u00e9 pour d\u00e9truire les robots exprime son incr\u00e9dulit\u00e9 devant le refus de ceux-ci, de \u00ab simples machines \u00bb, d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 leurs ma\u00eetres, un \u00ab robot bleu \u00bb qui avait programm\u00e9 les autres robots d\u2019\u00eatre conscients d\u2019eux-m\u00eames lui r\u00e9pond : \u00ab <em>Juste une machine ? C\u2019est comme si on disait que vous \u00e9tiez juste un singe.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/raacdnNrvuI\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Chappie<\/em>, un <em>remake<\/em> de <em>RoboCop<\/em>, a peut-\u00eatre la vision de l\u2019IA la plus explicite. Le film d\u00e9crit un monde dans lequel la mission polici\u00e8re est d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e aux andro\u00efdes ; Chappie, un petit robot intelligent, triomphe sur Moose, un grand robot stupide. <em>Chappie<\/em> c\u00e9l\u00e8bre l\u2019esprit humain, et rel\u00e8gue le corps aux poubelles de l\u2019histoire. La fin voit le transfert de la conscience du protagoniste, le scientifique Wilson, en une structure robotique comme celle de Chappie. Dans un renversement de la mythologie de <em>Frankenstein<\/em>, le film salue le nouvel \u00e9tat de Wilson qui, ravi, d\u00e9clare \u00ab <em>je suis vivant<\/em> \u00bb. Il \u00e9voque ainsi le cri c\u00e9l\u00e8bre \u2013 sacril\u00e8ge \u00e0 l\u2019\u00e9poque &#8211; du Dr Frankenstein devant la \u00ab naissance \u00bb du \u00ab monstre \u00bb dans <em>Frankenstein<\/em> (James Whale, 1931). La fin de <em>Chappie<\/em> accentue davantage ce renversement en esquissant l\u2019espoir que le scientifique Wilson t\u00e9l\u00e9chargera de la m\u00eame fa\u00e7on la conscience de sa compagne d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. La conscience humaine est donc pleinement d\u00e9tachable de sa \u00ab coquille \u00bb temporaire. Le slogan promotionnel du film \u2013 \u00ab le dernier espoir de l\u2019humanit\u00e9 n\u2019est pas humain \u00bb \u2013 souligne que dans un univers irr\u00e9ligieux la conscience du scientifique Wilson n\u2019est pas diff\u00e9renciable de celle du robot Chappie.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/lyy7y0QOK-0\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il existe, bien entendu, des aberrations dans cette nouvelle mythologie. La plus voyante se trouve dans \u00ab Clay \u00bb, le quatri\u00e8me volet de <em>Robot Stories<\/em> (Greg Pak, 2003). John, un sculpteur, en phase terminale d\u2019un cancer, refuse de t\u00e9l\u00e9charger son esprit dans un ordinateur central, nonobstant la politique sociale qui exige ce transfert, et les efforts de persuasion de sa femme, qui s\u2019est d\u00e9j\u00e0 t\u00e9l\u00e9charg\u00e9e il y a des ann\u00e9es, et qui reste \u00ab vivante \u00bb sous la forme d\u2019un hologramme d\u2019elle-m\u00eame jeune. Le dernier plan montre John mort dans un ruisseau. De m\u00eame, dans <em>Her<\/em> (Spike Jonze, 2013), le protagoniste Th\u00e9odore insiste que son programme informatique \u00ab Samantha \u00bb soit r\u00e9el, et qu\u2019il en soit \u00ab amoureux \u00bb, mais le film souligne syst\u00e9matiquement son solipsisme, focalisant sur la jouissance \u00e9go\u00efste d\u00e9clench\u00e9e par ses souvenirs de son ancienne femme, m\u00eame quand il l\u2019accompagne pour signer les papiers de divorce, et quand il d\u00e9peint sur un \u00e9cran noir sa \u00ab relation sexuelle \u00bb avec \u00ab Samantha \u00bb. Ce qui est clair dans le film, c\u2019est que la vie sexuelle de Th\u00e9odore n\u2019est qu\u2019avec lui-m\u00eame ; ironiquement, seule \u00ab Samantha \u00bb reconnait le besoin d\u2019avoir des corps s\u00e9par\u00e9s pour consommer leur amour suppos\u00e9. Et dans <em>Transcendance<\/em> (Wally Pfister, 2014), la scientifique Evelyn Caster prend soin d\u2019abord de son mari mourant, et aide \u00e0 t\u00e9l\u00e9charger sa conscience dans un ordinateur, mais elle finit par rejeter son existence sans corps, trouvant cela envahissant de son intimit\u00e9, et incompatible avec leur amour pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/fAs4qKLnRZI\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Transcendance<\/em> et d\u2019autres films similaires sont ambigus. Alors qu\u2019Evelyn Caster se rebelle contre les efforts de son mari pour r\u00e9ussir l\u2019immortalit\u00e9 \u00e0 travers la s\u00e9paration de l\u2019esprit et du corps, le film finit sur une note optimiste dans une sorte de Jardin d\u2019\u00c9den. Cela implique que la conscience d\u2019Evelyn, maintenant d\u00e9c\u00e9d\u00e9e, a \u00e9t\u00e9 t\u00e9l\u00e9charg\u00e9e \u00e0 son tour pour qu\u2019elle puisse rejoindre son mari. De m\u00eame, le d\u00e9tective Del Spooner dans <em>I, Robot<\/em> (Alex Proyas, 2004) r\u00e9siste \u00e0 l\u2019invasion apparemment in\u00e9luctable des robots intelligents dans la vie quotidienne, critiquant l\u2019IA pour son incapacit\u00e9 \u00e0 appr\u00e9cier les notions de risque ou de valeur. L\u2019image finale, cependant, montre une foule massive regardant avec r\u00e9v\u00e9rence Sonny, un robot sympathique, ce qui sugg\u00e8re un futur messianique pour l\u2019IA avanc\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le nouvel ordre mondial envisag\u00e9 dans ces films IA contemporains tourne autour de la \u00ab singularit\u00e9 \u00bb, une \u00e9volution non moins signifiante que le f\u0153tus astral dans <em>2001<\/em>. En acceptant la s\u00e9paration de l\u2019esprit et du corps, le dualisme s\u00e9cularis\u00e9 envisage fatalement une IA qui d\u00e9passe les limites mat\u00e9rielles de l\u2019esp\u00e8ce humaine. Comme le physicien th\u00e9orique Steven Hawking observa dans une interview de 2014 :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><em>Le d\u00e9veloppement d\u2019une intelligence artificielle pleine pourrait signifier la fin de l\u2019esp\u00e8ce humaine\u2026 Elle d\u00e9collerait elle-m\u00eame, se redessinant de plus en plus rapidement. Les \u00eatres humains, limit\u00e9s par leur lente \u00e9volution biologique, ne pourraient pas suivre, et seraient supplant\u00e9s (3).<\/em><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce dualisme \u00e9l\u00e8ve donc l\u2019esprit au-dessus du corps, et en l\u2019absence d\u2019une croyance transcendante, l\u2019\u00e9volution de l\u2019IA semble infinie. L&rsquo;IA se pr\u00e9sente donc comme sup\u00e9rieure \u00e0 l\u2019intelligence humaine, \u00e9tant fond\u00e9e sur l\u2019analyse quantitative et logique, et non sur des distinctions qualitatives, ou des questions morales. Faisant \u00e9cho \u00e0 la crainte de Hawking, <em>Alien : Covenant<\/em> exprime ouvertement l\u2019horreur face \u00e0 l\u2019avanc\u00e9e de l\u2019IA. Refl\u00e9tant n\u00e9anmoins l\u2019int\u00e9gration de l\u2019IA dans la vie de tous les jours, le film ne se d\u00e9robe pas devant la logique de celle-ci. David, l\u2019andro\u00efde sans \u00e9motion manipule et vainc le protagoniste humain Daniels.<\/p>\n<h2><span style=\"font-size: 14pt;\">La sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;IA<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">De plus en plus, des films hollywoodiens font \u00e9cho \u00e0 cette vision dystopique. <em>Ex Machina<\/em> (Alex Garland, 2015) accepte explicitement la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019IA. Critique de l\u2019informaticien m\u00e9galomane Nathan pour son c\u00f4t\u00e9 Dr Frankenstein, mais se montrant plus sympathique envers son assistant, le jeune et na\u00eff Caleb, le film n\u00e9anmoins prend fait et cause pour l\u2019\u00e9vasion du laboratoire de l\u2019andro\u00efde Ava. Dans une reconstitution du mythe de la caverne de Platon \u2013 ou de \u00ab la pi\u00e8ce de Mary [Shelley] \u00bb \u2013, Ava trouve l\u2019illumination dans les couleurs resplendissantes d\u2019un paysage naturel. Avec m\u00e9lancolie, Nathan reconna\u00eet \u00e0 Caleb (et \u00e0 l\u2019audience) : \u00ab <em>un jour les andro\u00efdes vont revenir sur nous comme nous regardons les squelettes fossilis\u00e9s trouv\u00e9s dans les plaines d\u2019Afrique.<\/em> \u00bb D\u00e9pourvue d\u2019\u00e9motions, Ava finit par tuer Nathan, et par laisser d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment Caleb (complice de son \u00e9vasion et amoureux d\u2019elle) coinc\u00e9 dans le laboratoire sous-terrain. Pour le film, Ava est au-del\u00e0 du Bien et du Mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/67VATPxULPk\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La suite de <em>Blade Runner<\/em>, <em>Blade Runner 2049<\/em> (Denis Villeneuve, 2017) salue, lui aussi, cette \u00e9volution. Rejetant une perspective humaniste, le film embrasse l\u2019id\u00e9e d\u2019une naissance miracle. Comme l\u2019original, la suite se termine avec la mort du r\u00e9plicant K, cette fois envelopp\u00e9 par de la neige, au lieu de la pluie tombante. Mais avant, K sauve l\u2019enfant miracle n\u00e9e de l\u2019union du r\u00e9plicant Deckard et d\u2019une autre r\u00e9plicante (4). Faisant tomber les \u00ab murs \u00bb que les humains veulent maintenir \u00e0 tout prix, le film prend fait et cause pour le nouveau \u00ab f\u0153tus astral \u00bb (<em>2001<\/em>), cr\u00e9ateur des souvenirs et des r\u00eaves. Plut\u00f4t que de craindre la Seconde Venue d\u2019une \u00ab <em>b\u00eate brute [qui] tra\u00eene la patte vers Bethl\u00e9em, pour na\u00eetre enfin<\/em> \u00bb (W. B. Yeats) (5), il c\u00e9l\u00e8bre avec une ferveur quasi messianique le nouvel ordre qui advient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1974, <em>Dark Star<\/em> (John Carpenter), film \u00e0 tr\u00e8s petit budget influenc\u00e9 par la contre-culture, se moque avec prescience des films IA. L\u2019id\u00e9e est simple. Une \u00e9quipe d\u2019astronautes inadapt\u00e9s font une mission de vingt ans pour atomiser des plan\u00e8tes instables qui pourraient menacer la colonisation des autres mondes. Quand l\u2019ordinateur responsable de l\u2019activation de la bombe ne suit pas les ordres, le commandant lui enseigne les bases du doute cart\u00e9sien. Le r\u00e9sultat, c\u2019est un programme qui se m\u00e9fie des sens externes, qui place sa foi dans la seule conscience, et qui finit par se prendre pour Dieu. D\u00e9clarant majestueusement \u00ab <em>que la lumi\u00e8re soit<\/em> \u00bb, il s\u2019autod\u00e9truit, et le vaisseau avec. La morale est que le dualisme s\u00e9cularis\u00e9 isole l\u2019individu, en l\u2019occurrence un programme informatique, avec pour cons\u00e9quence une forme de solipsisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une culture impuls\u00e9e par le march\u00e9 et par l\u2019exploitation des donn\u00e9es, les films de science-fiction contemporains ont adopt\u00e9 le paradigme du dualisme s\u00e9cularis\u00e9 et de l\u2019intelligence artificielle comme la prochaine \u00e9tape d\u2019\u00e9volution. Plut\u00f4t que d\u2019offrir la catharsis d\u2019une \u00ab esth\u00e9tique de destruction \u00bb, ces films apportent de la cl\u00f4ture \u00e0 nos anxi\u00e9t\u00e9s dans leurs fins dystopiques. Si \u00eatre humain c\u2019est d\u2019\u00eatre conscient, alors la conscience \u00ab artificielle \u00bb repr\u00e9sente le triomphe \u00e9volutionniste de l\u2019humanit\u00e9. Mais dans un univers enti\u00e8rement scientifique, o\u00f9 tout est mesurable, ce triomphe produit des humains qui ne sont que des \u00ab fant\u00f4mes dans une coquille \u00bb, des \u00eatres artificiels et immortels sans relief, qui se mettent en r\u00e9seau et qui se r\u00e9activent sans fin. Pour paraphraser Henry Thoreau dans <em>Walden<\/em> (1854), \u00e9crit au d\u00e9but d\u2019un \u00e2ge industriel qui idol\u00e2trait l\u2019efficacit\u00e9 au nom des valeurs du commerce (6), les films IA de nos jours d\u00e9fendent de plus en plus l\u2019id\u00e9e \u00ab <em>qu\u2019il ne nous reste plus le temps pour \u00eatre autre chose que des machines<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><div class=\"su-note\"  style=\"border-color:#b7b9c2;border-radius:3px;-moz-border-radius:3px;-webkit-border-radius:3px;\"><div class=\"su-note-inner su-u-clearfix su-u-trim\" style=\"background-color:#d1d3dc;border-color:#ffffff;color:#000000;border-radius:3px;-moz-border-radius:3px;-webkit-border-radius:3px;\">Robert Alpert enseigne le cin\u00e9ma et le droit des m\u00e9dias \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 (catholique) de Fordham (New York), et \u00e0 Hunter College (composante de la City University of New York). Dans une autre vie, il a \u00e9t\u00e9 avocat se sp\u00e9cialisant dans la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle.<\/div><\/div><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Notes<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1. En fran\u00e7ais in Susan Sontag, <em>L&rsquo;\u0152uvre parle : \u0153uvres compl\u00e8tes V<\/em>, Christian Bourgois, 2010. Le texte original (\u00abThe Imagination of Disaster \u00bb) est <a href=\"https:\/\/americanfuturesiup.files.wordpress.com\/2013\/01\/sontag-the-imagination-of-disaster.pdf\">disponible en ligne<\/a> (NdT).<\/p>\n<p>2. \u00ab <a href=\"https:\/\/archive.li\/hrmDX\">Baudrillard d\u00e9code \u00ab\u00a0Matrix\u00a0\u00bb<\/a>\u00bb, entretien, <em>Nouvel Observateur<\/em>, #2015, 19 juin 2003.<\/p>\n<p>3. Rory Cellan-Jones, \u00ab <a href=\"https:\/\/www.bbc.com\/news\/technology-37713629\">Stephen Hawking warns artificial intelligence could end mankind\u00a0\u00bb<\/a>, <em>BBC News<\/em>, 2 d\u00e9c. 2014.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4. Le statut de Deckard &#8211; r\u00e9plicant ou non &#8211; est contest\u00e9 (NdT). Voir <a href=\"https:\/\/www.premiere.fr\/Cinema\/Blade-Runner-2049-Deckard-est-il-un-Replicant-Les-scenaristes-repondent\">https:\/\/www.premiere.fr\/Cinema\/Blade-Runner-2049-Deckard-est-il-un-Replicant-Les-scenaristes-repondent<\/a><\/p>\n<p>5. William B. Yeats, \u00ab <a href=\"https:\/\/schabrieres.wordpress.com\/2008\/10\/06\/wb-yeats-la-seconde-venue-the-second-coming-1919\/\">La Seconde Venue\u00a0\u00bb<\/a> (1919), traduit par Yves Bonnefoy.<\/p>\n<p>6. Henry D. Thoreau, <a href=\"https:\/\/ekladata.com\/8HBB6N3_b86ndFpEKD7Ht8s4XFw\/Thoreau-Walden-ou-La-Vie-Dans-Les-Bois.pdf\"><em>Walden<\/em><\/a>, chapitre 1 : Economie (1854).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/bouton-citer.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-7069\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/bouton-citer.jpg\" alt=\"bouton citer\" width=\"150\" height=\"93\" \/><\/a><span style=\"font-size: 10pt;\">ALPERT Robert<\/span><\/strong><span style=\"font-size: 10pt;\">, \u00ab L\u2019intelligence artificielle (IA) dans le cin\u00e9ma et la Seconde Venue &#8211; Robert ALPERT\u00bb, <em>Articles<\/em> [En ligne], Web-revue des industries culturelles et num\u00e9riques, 2019, mis en ligne le 1er janvier 2019. URL : https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/lintelligence-artificielle-ia-cinema-seconde-venue-robert-alpert\/<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"su-divider su-divider-style-default\" style=\"margin:15px 0;border-width:5px;border-color:#999999\"><a href=\"#\" style=\"color:#999999\">Aller en haut<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet article est originalement paru en ligne dans la revue australienne <em>senses of cinema<\/em> #88 en octobre 2018. Il a \u00e9t\u00e9 traduit par David Buxton pour la web-revue avec la permission de l&rsquo;\u00e9diteur.<\/p>\n","protected":false},"author":1400,"featured_media":34011,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"colormag_page_container_layout":"default_layout","colormag_page_sidebar_layout":"default_layout","footnotes":""},"categories":[1018,11],"tags":[720,142,886],"coauthors":[1009],"class_list":["post-31922","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-article","category-cinema","tag-alterite","tag-blockbusters","tag-intelligence-artificielle"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/31922","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1400"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=31922"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/31922\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/media\/34011"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=31922"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=31922"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=31922"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=31922"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}