
{"id":27734,"date":"2017-10-01T02:00:29","date_gmt":"2017-10-01T00:00:29","guid":{"rendered":"http:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/?p=27734"},"modified":"2019-04-26T16:35:33","modified_gmt":"2019-04-26T14:35:33","slug":"soprano-oeuvre-obese-aymen-gharbi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/soprano-oeuvre-obese-aymen-gharbi\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Les Soprano\u00a0\u00bb, une \u0153uvre ob\u00e8se &#8211; Aymen GHARBI"},"content":{"rendered":"<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-top-right\"><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27734?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/pdf.png\" alt=\"image_pdf\" title=\"Afficher le PDF\" \/><\/a><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27734?print=print\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-print\" target=\"_blank\" ><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/plugins\/pdf-print\/images\/print.png\" alt=\"image_print\" title=\"Contenu imprim\u00e9\" \/><\/a><\/div><h2><span style=\"font-size: 12pt;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Une d\u00e9bauche nutritive<\/span><\/span><\/h2>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-27756 size-full\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/tony2.jpg\" alt=\"soprano\" width=\"275\" height=\"183\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lors du neuvi\u00e8me \u00e9pisode de la sixi\u00e8me saison de la s\u00e9rie <em>Les Soprano<\/em>, Tony Soprano entre dans la cuisine de son immense villa sise dans la banlieue du New Jersey et ouvre le frigidaire. Il cherche sans conviction quelque chose \u00e0 manger, sous les yeux de son \u00e9pouse Carmella, femme au foyer pr\u00e9venante. Alors qu\u2019il a effectu\u00e9 ce geste machinalement, comme une obsession qu\u2019on ressasse sans s\u2019en rendre compte, Carmella, essaye de l\u2019aider \u00e0 faire son choix:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Carmella : Qu\u2019est-ce que tu cherches ?<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> Tony : Je sais pas trop.<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une r\u00e9ponse dont la vacuit\u00e9 d\u00e9tonne avec le trop-plein manifeste du frigidaire constamment satur\u00e9 d\u2019aliments, exprimant parfaitement le rapport probl\u00e9matique qu\u2019entretiennent les personnages avec la nourriture, ainsi qu\u2019une repr\u00e9sentation de cette derni\u00e8re, inconsciemment surd\u00e9termin\u00e9e par ce que Gilles Lipovetsky et Jean Serroy appellent \u00ab l\u2019\u00e9cran global \u00bb[1].<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-27749 size-medium\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/sopranosfood1-300x185.jpg\" alt=\"soprano\" width=\"300\" height=\"185\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/sopranosfood1-300x185.jpg 300w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/sopranosfood1-600x369.jpg 600w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/sopranosfood1.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut dire que les s\u00e9quences o\u00f9 des personnages dialoguent tout en fouillant dans un frigidaire, ou bien en avalant des sandwiches, des plats de restaurant, des d\u00e9jeuners de famille, des ap\u00e9ritifs de r\u00e9ceptions, des d\u00eeners mondains, des petits d\u00e9jeuners copieux, sont innombrables. La boisson (jus, alcool, lait\u2026) est tout \u00e9galement pr\u00e9sente, sans restriction. Les tableaux de ripailles ou simplement de grignotages reviennent d\u2019une fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9titive, encombrante, d\u00e9bouchant sur une monotonie tellement d\u00e9rangeante que le jeune mafieux Christopher Moltisanti d\u00e9noncera ce comportement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, dans une r\u00e9plique du septi\u00e8me \u00e9pisode de la deuxi\u00e8me saison qui raisonne comme une r\u00e9flexion d\u2019un spectateur lambda indispos\u00e9 par autant de d\u00e9bauche nutritive :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00c7a suffit ! Je commence \u00e0 en avoir assez de voir tout le monde parler de bouffe, de bouffe, de bouffe, de bouffe ! On ne parle que d\u2019entr\u00e9es et de plats de r\u00e9sistance et de fromages ! \u00e7a commence \u00e0 me gonfler l\u00e0 !<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il n\u2019y a pas que Christopher, qui se r\u00eave sc\u00e9nariste aur\u00e9ol\u00e9 de gloire, qui mart\u00e8le ce genre de r\u00e9flexions d\u00e9gout\u00e9es. Le fils, Antony Soprano, travers\u00e9 de questionnements adolescents, pose aux invit\u00e9s gloutons d\u2019un d\u00e9jeuner une assertion d\u00e9concertante :<\/p>\n<p><span style=\"color: #000000;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Aussi \u00e9tonnant que cela puisse para\u00eetre, la bouffe ne r\u00e9sout pas tous les probl\u00e8mes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Seuls les personnages romantiques semblent donc aller \u00e0 contre-courant de ce raz-de-mar\u00e9e, sans pouvoir toujours y r\u00e9sister. Cette conscience du trop-plein nous dit clairement que, derri\u00e8re ces gueuletons, sourd une dimension psychologique souterraine, exprimant la plupart du temps les sentiments et les pulsions de personnages caract\u00e9ris\u00e9s par la d\u00e9mesure.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">La nourriture comme cristallisation des pulsions<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a une insistance nette sur la valeur sentimentale de certains aliments dans la s\u00e9rie. Pris dans un processus d\u2019humanisation de l\u2019objet qui va de pair avec un processus de r\u00e9ification de l\u2019humain, les aliments deviennent le r\u00e9ceptacle des tourments de la psych\u00e9. Ils servent alors \u00e0 cristalliser certains sentiments inhib\u00e9s ou refoul\u00e9s.<\/p>\n<figure id=\"attachment_27750\" aria-describedby=\"caption-attachment-27750\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-27750 size-medium\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/bobby-porkstore-300x185.jpg\" alt=\"soprano\" width=\"300\" height=\"185\" srcset=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/bobby-porkstore-300x185.jpg 300w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/bobby-porkstore-600x369.jpg 600w, https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/bobby-porkstore.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-27750\" class=\"wp-caption-text\">Bobby Baccalieri<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019un des exemples les plus significatifs pour expliquer ce proc\u00e9d\u00e9 est celui du plat de p\u00e2tes de Karen, la femme d\u00e9funte de Bobby Baccalieri. Celle-ci, avant de succomber \u00e0 un accident de route, avait pr\u00e9par\u00e9 un plat de <em>zitti<\/em> qu\u2019elle avait mis dans le frigo. Apr\u00e8s son d\u00e9c\u00e8s, Bobby Baccalieri entre dans une profonde d\u00e9pression, qui a pour effet d\u2019attendrir Janice, et de la rapprocher de lui. La s\u0153ur turbulente et arriviste de Tony se met alors \u00e0 lui faire la cuisine et \u00e0 s\u2019occuper de ses deux enfants, dans le dessein de prendre la place de sa femme tr\u00e9pass\u00e9e, et \u00e9ventuellement de se marier avec lui, la situation mat\u00e9rielle de Bobby \u00e9tant susceptible de s\u2019am\u00e9liorer s\u2019il arrivait \u00e0 grimper les \u00e9chelons et \u2013 pourquoi pas ? \u2013 \u00e0 concurrencer Tony. Et lorsqu\u2019un soir, elle sort le plat en question pour le servir en guise de repas, Bobby refuse de le consommer car il s\u2019agit, selon lui, d\u2019un souvenir pr\u00e9cieux h\u00e9rit\u00e9 de sa bien-aim\u00e9e, qu\u2019il est hors de question de dilapider aussi trivialement :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Bobby : C\u2019est Karen qui les a faits. C\u2019est le derniers zitti qu\u2019elle m\u2019a pr\u00e9par\u00e9 avant de mourir.<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus tard, lorsque Bobby commence \u00e0 gu\u00e9rir de sa d\u00e9pression, Janice lui propose une nouvelle fois de d\u00e9guster le plat. On comprend bien qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un test destin\u00e9 \u00e0 savoir s\u2019il est finalement arriv\u00e9 \u00e0 oublier son chagrin \u2013 et par extension sa femme d\u00e9funte. Bobby, toujours r\u00e9tif \u00e0 cette id\u00e9e, r\u00e9torque qu\u2019il \u00ab <em>n\u2019est pas encore pr\u00eat \u00e0 les manger<\/em> \u00bb[2]. Son chagrin le conduira d\u2019ailleurs jusqu\u2019\u00e0 aller poser un g\u00e2teau sur la tombe de Karen, le jour de son anniversaire, scellant ainsi par une gourmandise son amour \u00e9ternel pour l\u2019esprit de la d\u00e9funte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, quelques jours plus tard, les blessures psychologiques li\u00e9es au deuil n\u2019\u00e9tant pas ind\u00e9l\u00e9biles, Bobby accepte de manger ce plat nodal, sous l\u2019insistance de Janice. De la sorte, il signifie implicitement \u00e0 celle-ci qu\u2019il n\u2019est plus aussi ravag\u00e9 par la mort de sa femme, et qu\u2019il est pr\u00eat \u00e0 la remplacer maintenant qu\u2019il est sorti de ses tourments. S\u2019ensuit alors une sc\u00e8ne o\u00f9 ils d\u00e9gustent ensemble les p\u00e2tes, mettant fin au deuil et marquant leur union amoureuse par des regards tendres et\u2026 la lente d\u00e9gustation de la cuisine de Karen.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/qiANSNcyi5A\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce processus s\u2019analyse comme une sorte de rite anthropologique, l&rsquo;homme \u00e9tant un \u00eatre d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9, \u00e0 la nutrition compulsive, projetant ses sentiments chaotiques sur des objets triviaux.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le ventre, organe malade<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-27760\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/tony4.jpg\" alt=\"\" width=\"296\" height=\"170\" \/>En contrepartie de l\u2019ob\u00e9sit\u00e9, il y a quelque chose de mortif\u00e8re qui se d\u00e9gage constamment du ventre dans <em>Les Soprano<\/em>, comme si cette partie du corps \u00e9tait constamment asphyxi\u00e9e par un monde par trop v\u00e9n\u00e9neux. Lorsque Christopher et Tony ont sombr\u00e9 dans le coma apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s par balle, c\u2019est leur ventre qui en p\u00e2tit gravement. Christopher subit une op\u00e9ration de la rate, tandis que Tony, le pancr\u00e9as perfor\u00e9 par une balle, exhibe une plaie b\u00e9ante assez spectaculaire, rappelant le gore existentiel d\u2019un David Cronenberg. Au cinqui\u00e8me \u00e9pisode de la sixi\u00e8me saison, Tony, en convalescence apr\u00e8s que les m\u00e9decins ont recousu la plaie b\u00e9ante de son ventre, veut imposer son leadership \u00e0 ses hommes, qui ont commenc\u00e9 \u00e0 discerner sa faiblesse \u00e0 la suite \u00e0 son coma. Sentant que ses hommes le voient d\u2019un autre \u0153il apr\u00e8s son hospitalisation, il se rue sur l\u2019un d&rsquo;entre eux et le tabasse gratuitement, puis s\u2019empresse de se r\u00e9fugier dans les toilettes, o\u00f9 il vomira du sang en abondance. Le circuit mental qui l\u2019avait conduit \u00e0 ouvrir la porte de cette d\u00e9mesure arrogante contre l\u2019un de ses hommes en le rossant n\u2019a pu \u00eatre parcouru sans que son ventre en p\u00e2tisse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Adriana La Cerva, accul\u00e9e \u00e0 devenir indicatrice du FBI, est angoiss\u00e9e par le fait qu\u2019un \u00e9tau se resserre sur elle : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les enqu\u00eateurs du FBI, investissant beaucoup d\u2019argent dans la lutte contre la mafia, la harc\u00e8lent obstin\u00e9ment pour qu\u2019elle lui livre des informations rentables qu\u2019elle n\u2019a pas. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, son compagnon, le soldat de la mafia Christopher Moltisanti, amoureux violent et possessif, obs\u00e9d\u00e9 par le d\u00e9sir de grimper les \u00e9chelons. \u00c0 partir de ce point de non-retour oppressant, o\u00f9 rien ne peut plus \u00eatre r\u00e9vocable, elle est sans cesse prise de diarrh\u00e9es et de naus\u00e9es. Au deuxi\u00e8me \u00e9pisode de la cinqui\u00e8me saison, une sc\u00e8ne d\u2019un r\u00e9alisme cru qui t\u00e9moigne de la volont\u00e9 des sc\u00e9naristes de surligner son \u00e9crasement, la montre soudain vomir sur les agents du FBI qui la faisaient chanter dans le dessein de la forcer \u00e0 coop\u00e9rer avec eux. Elle trouve ensuite refuge dans les toilettes des locaux du FBI, en attendant qu\u2019on lui appelle un avocat, pendant qu\u2019un agent la somme de sortir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/UL3THOczjW8\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais dans un effet de contamination g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, les agents du FBI, eux-m\u00eames, ne seront pas \u00e9pargn\u00e9s. Le personnage de l\u2019agent Dwight Harris confie \u00e0 Tony que lors de son s\u00e9jour de lutte antiterroriste au Pakistan il a contract\u00e9 un virus intestinal, qui lui a fait perdre l\u2019app\u00e9tit. Son malaise a en fait commenc\u00e9 \u00e0 partir des attentats du 11 septembre 2001. Bourreau quand il s\u2019agissait de faire chanter Adriana, il devient apr\u00e8s le 11 septembre une victime dolente et p\u00e2le qu\u2019on voit vomir dans la sc\u00e8ne d\u2019ouverture de la sixi\u00e8me saison, au milieu d\u2019une conversation anodine avec son co\u00e9quipier.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Manger l\u2019autre<\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il arrive que la nutrition dans <em>Les Soprano<\/em> soit une fa\u00e7on d\u00e9tourn\u00e9e de d\u00e9vorer la personne avec laquelle on converse, une mani\u00e8re de phagocyter symboliquement l\u2019ami qu\u2019on veut domestiquer ou l\u2019ennemi qu\u2019on veut intimider. Les n\u00e9gociations professionnelles, les conflits familiaux et les sc\u00e8nes de m\u00e9nage se font autour d\u2019un bon plat qu\u2019on d\u00e9guste avec volupt\u00e9, pour sublimer \u00ab <em>son envie de bouffer quelqu\u2019un<\/em> \u00bb, comme le proclame l\u2019expression famili\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/uw-J-UF3hcQ\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce sens, Tony Soprano est un d\u00e9voreur inv\u00e9t\u00e9r\u00e9 qui nous est montr\u00e9 comme une machine \u00e0 m\u00e2cher, \u00e0 mastiquer et \u00e0 avaler, mettant toujours au centre des sc\u00e8nes sa connexion \u00e9go\u00efste avec la nourriture [3]. Cons\u00e9quemment \u00e0 cette d\u00e9mesure, des r\u00e9f\u00e9rences sarcastiques \u00e0 son poids reviennent constamment : un personnage tel que Richie Aprile, dans le troisi\u00e8me \u00e9pisode de la deuxi\u00e8me saison, n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 le traiter de \u00ab <em>gros b\u00e9b\u00e9 joufflu<\/em> \u00bb. Et lorsque Tony Blundetto et Chris Moltisanti creusent la nuit pour d\u00e9terrer un cadavre, ils ne trouvent pas mieux que de se moquer du poids de Tony pour d\u00e9tendre une atmosph\u00e8re lugubre (vid\u00e9o ci-dessus) [4] :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Tony Blundetto : On ne peut quand m\u00eame pas faire des trous partout.<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> Chris : Tu sais ce que Tony nous a dit.<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> Tony Blundetto : Il a qu\u2019\u00e0 venir le creuser lui-m\u00eame.<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> Chris : Oui, c\u2019est \u00e7a ! Il ferait une crise cardiaque au premier coup de pelle !<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> Tony Blundetto : Ah ouais, t\u2019as raison. Dans le corps humain, il y a quatre vingt-six pour cent d\u2019eau. Dans le sien, il y a soixante-quinze pour cent de mozzarella alors t\u2019imagines ! Un jour on lui a parl\u00e9 de choucroute volante. Bah le lendemain, il cherchait \u00e0 se faire engager par les forces a\u00e9riennes.<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame un chirurgien en plein travail ne manquera pas d\u2019ironiser sur l\u2019ob\u00e9sit\u00e9 de Tony, lorsqu\u2019il l\u2019op\u00e8re apr\u00e8s sa sortie du coma [5]:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">J\u2019ai retrouv\u00e9 le tr\u00e9sor d\u2019Al Capone !<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rapport qu\u2019entretient Tony avec Ralph Cifaretto est assez r\u00e9v\u00e9lateur de la dimension vampirique qu\u2019on lui reproche. Ce personnage intervient \u00e0 la quatri\u00e8me saison et disparait \u00e0 la cinqui\u00e8me, battu \u00e0 mort et d\u00e9coup\u00e9 en morceaux par Tony (aid\u00e9 par Christopher). Cette conclusion est le r\u00e9sultat d\u2019une concurrence acharn\u00e9e entre eux, qui va s\u2019amplifier \u00e0 cause de plusieurs facteurs d\u2019ordre \u00e9conomique (Ralph empi\u00e8te r\u00e9guli\u00e8rement sur le territoire g\u00e9ographique de Tony) et sexuel (Ralph vivra une aventure avec Janice, la s\u0153ur de Tony, et pour se venger de cet affront, ce dernier lui vole sa petite amie). Lorsque Tony veut entendre les excuses de Ralph \u00e0 propos d\u2019un affront, il l\u2019humilie sans piti\u00e9 au cours d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie de domination dans le Vesuvio, en pleine ripaille [6]. Dans un restaurant vide, Ralph, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 fouill\u00e9 par les hommes de Tony et attendu longuement que Tony daigne le regarder, exprime ses plates excuses dans une tirade piteuse [7]. \u00c0 la fin de cette r\u00e9plique, Tony reste la t\u00eate plong\u00e9e dans son plat de p\u00e2tes, avant de r\u00e9pondre, \u00ab <em>Autre chose ?<\/em> \u00bb. Par cette question lui signifiant qu\u2019il peut disposer, Tony ach\u00e8ve son ennemi, non content de l\u2019avoir humili\u00e9 \u00e0 la faveur d\u2019un silence d\u00e9daigneux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est \u00e9vident qu\u2019un d\u00e9sir de dominer son interlocuteur semble motiver Tony \u00e0 chaque fois qu\u2019il mange dans un restaurant, comme s\u2019il \u00e9tait attis\u00e9 par une flamme vengeresse imparable. Dans le sixi\u00e8me \u00e9pisode de la cinqui\u00e8me saison, Tony, d\u00e9jeunant au Vesuvio, est rejoint par son cousin Antony Blundetto. Dans les \u00e9pisodes pr\u00e9c\u00e9dents, nous avions appris que ce dernier avait \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 de prison, o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9 durant dix-sept ans pour un braquage qu\u2019il aurait du commettre en duo avec Tony, avant qu\u2019un contretemps n\u2019emp\u00eache Tony de le rejoindre. A sa sortie de prison, il avait d\u00e9clin\u00e9 l\u2019offre de Tony de travailler avec lui, arguant qu\u2019il voulait ouvrir un centre de massage pour devenir \u00ab clean \u00bb en somme. Seulement son projet a capot\u00e9 apr\u00e8s une altercation avec la personne qui devait financer son projet de salle de massage. Il revient donc dans cette sc\u00e8ne vers Tony pour lui demander de lui trouver un travail, apr\u00e8s avoir g\u00e2ch\u00e9 la seule chance qu\u2019il avait de vivre l\u00e9galement :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Tony Blundetto : Bon, tu te souviens, tu m\u2019avais propos\u00e9 un boulot dans les airbags.<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> Tony : Il y a un probl\u00e8me avec ton salon de massage ? C\u2019est difficile de faire du business en dehors de la famille.<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un fondu au noir annonce la fin de l\u2019\u00e9pisode, tandis que Tony fixe son cousin en mangeant, avec une moue goguenarde, comme s\u2019il c\u00e9l\u00e9brait sa victoire devant ce r\u00e9calcitrant qui a os\u00e9 refuser ses services.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/wlJWxSKPZWI\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019injonction de se soumettre exerc\u00e9e par Tony sur ses subalternes se fait plus brutale dans le premier \u00e9pisode de la deuxi\u00e8me saison. Ce dernier, exasp\u00e9r\u00e9 par les j\u00e9r\u00e9miades de Patsy Parisi [8], l\u2019invite \u00e0 avouer qu\u2019il a fait le deuil de son fr\u00e8re, non pas en lui pr\u00e9sentant ses excuses, mais en le mena\u00e7ant de l\u2019\u00e9liminer s\u2019il refuse d\u2019obtemp\u00e9rer. Et lorsque Patsy Parisi finit par c\u00e9der \u00e0 cette injonction inqui\u00e9tante, Tony s\u2019exclame :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je vais me taper un caf\u00e9 et un beignet, tiens !<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">L\u2019\u0153uvre ob\u00e8se<\/span><\/h2>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/CzznDfa-F9s\" width=\"560\" height=\"314\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout se passe comme si ces personnages confront\u00e9s \u00e0 l\u2019abondance des marques, des plats, des centres commerciaux, incapables de trouver une voie spirituelle \u00e0 leurs drames int\u00e9rieurs, compensaient leurs frustrations par une liste exponentielle d\u2019achats dans un univers o\u00f9 les objets \u00ab <em>donnent l\u2019impression d\u2019une v\u00e9g\u00e9tation prolif\u00e9rante et d\u2019une jungle<\/em> \u00bb[9]. L\u2019ultime voie de salut devient le produit manufactur\u00e9. <em>Les Soprano<\/em>, avec ses personnages gloutons, esquisse en fait une image assez fid\u00e8le des cons\u00e9quences de l\u2019abondance et de la profusion de la marchandise, trait descriptif le plus frappant de la soci\u00e9t\u00e9 occidentale moderne, selon Jean Baudrillard dans <em>La Soci\u00e9t\u00e9 de consommation<\/em> :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Les grands magasins avec leur luxuriance de conserve, de v\u00eatements, de biens alimentaires et de confection, sont comme le paysage primaire et le lieu g\u00e9om\u00e9trique de l\u2019abondance. Mais toutes les rues, avec leurs vitrines encombr\u00e9es, ruisselantes (le bien le moins rare \u00e9tant la lumi\u00e8re, sans qui la marchandise ne serait que ce qu\u2019elle est), leurs \u00e9talages de charcuterie, toute la f\u00eate alimentaire et vestimentaire qu\u2019elles mettent en sc\u00e8ne, toutes stimulent la salivation f\u00e9erique [10].<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le proc\u00e9d\u00e9 n\u2019est pas nouveau. Plusieurs films am\u00e9ricains ont en effet pioch\u00e9 dans les \u00e9crits de Baudrillard, comme le montre Jean-Baptiste Thoret dans une conf\u00e9rence intitul\u00e9e \u00ab \u00c0 quoi pense le cin\u00e9ma am\u00e9ricain lorsqu\u2019il r\u00eave de Jean Baudrillard ? \u00bb[11], o\u00f9 il tient la trilogie <em>Matrix<\/em> (Les Wachowski, 1999-2003) pour l\u2019\u0153uvre \u00ab baudrillardienne \u00bb la plus connue du grand public [12]. Si l\u2019aspect \u00ab baudrillardien \u00bb des <em>Soprano<\/em> est important dans la mesure o\u00f9 la s\u00e9rie arrive \u00e0 enregistrer cette abondance dans ses enchev\u00eatrements les plus complexes (marchandisation du corps, violence \u00e9ruptive, recrudescence de la d\u00e9pendance), il faut aller plus loin que l\u2019analyse du message politique explicite. Herbert Marcuse consid\u00e8re que :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Plus une \u0153uvre est imm\u00e9diatement politique, plus elle perd son pouvoir de d\u00e9centrement et la radicalit\u00e9, la transcendance de ses objectifs de changement. En ce sens il se peut qu&rsquo;il y ait plus de potentiel subversif dans la po\u00e9sie de Baudelaire et de Rimbaud que dans les pi\u00e8ces didactiques de Brecht [13].<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">On rencontre en fait l\u2019ob\u00e9sit\u00e9 \u00e0 deux niveaux : celui de la repr\u00e9sentation, et celui des conditions de production de l\u2019\u0153uvre comme nous allons le voir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour aborder cette deuxi\u00e8me strate, il faut d\u2019abord rappeler que le sens du terme ob\u00e8se, tel qu\u2019il est d\u00e9velopp\u00e9 par le <em>Tr\u00e9sor de la langue fran\u00e7aise<\/em> est \u00ab <em>qui a un embonpoint excessif, qui est anormalement gros<\/em> \u00bb. Dans ce terme, il y a l\u2019id\u00e9e d\u2019un poids \u00ab excessif \u00bb, \u00ab anormal \u00bb, une disposition morphologique qui tend vers une dimension contre nature, caus\u00e9e par la maladie, ou bien par la surconsommation. Ce sens nous aiguille vers cette tendance commerciale inflationniste encline \u00e0 l\u2019entropie qui caract\u00e9rise les productions audiovisuelles, point\u00e9e du doigt depuis l\u2019av\u00e8nement du cin\u00e9matographe par une myriade d\u2019intellectuels. Le septi\u00e8me art fut en effet le premier \u00e0 s\u2019engouffrer dans cette tendance, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre copieusement nourri de la litt\u00e9rature, chose qui lui avait valu par exemple d\u2019\u00eatre fustig\u00e9 par un Isidore Isou [14]. Dans son film manifeste de 1951, <em>Trait\u00e9 de bave et d\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/em>, cet \u00e9crivain appartenant au mouvement lettriste annonciateur du situationnisme, emploie le terme \u00ab ob\u00e8se \u00bb pour d\u00e9crire l\u2019industrie du cin\u00e9ma. D\u00e9non\u00e7ant la production cin\u00e9matographique et s\u2019adressant \u00e0 des r\u00e9cepteurs \u00ab <em>d\u00e9gout\u00e9s des m\u00eames histoires d\u2019amour, des gangsters et du n\u00e9o-r\u00e9alisme que le cin\u00e9ma vous sert depuis ses origines jusqu\u2019\u00e0 ce jour<\/em> \u00bb, Isidore Isou accuse le cin\u00e9ma d\u2019\u00eatre \u00ab <em>trop riche<\/em> \u00bb, et d\u2019avoir atteint un point critique \u00e0 force d\u2019\u00e9tendre fastueusement :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il est ob\u00e8se. Il a atteint ses limites, son maximum. Sous le coup d\u2019une congestion, ce porc rempli de graisse se d\u00e9chirera en milliers morceaux [15].<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nonobstant le ton impr\u00e9catoire de cette d\u00e9claration, c\u2019est l\u2019association entre \u00ab richesse \u00bb mat\u00e9rielle et \u00ab ob\u00e9sit\u00e9 \u00bb qui m&rsquo;int\u00e9resse ici, dans la mesure o\u00f9 elle exprime le c\u00f4t\u00e9 opulent et non moins probl\u00e9matique de la production de l\u2019image du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus fondamentalement, il convient de se r\u00e9f\u00e9rer ici \u00e0 Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, si l\u2019on veut avoir des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse sur le stade \u00ab ob\u00e8se \u00bb de l\u2019art, auquel appartient irr\u00e9m\u00e9diablement <em>Les Soprano<\/em>, celui de \u00ab l\u2019hypermodernit\u00e9 \u00bb exponentielle. Apr\u00e8s avoir expos\u00e9 l\u2019ancrage religieux et rituel de la repr\u00e9sentation artistique dans ses premiers temps (pendant la Pr\u00e9histoire et l\u2019Antiquit\u00e9), les deux auteurs en arrivent \u00e0 analyser la \u00ab <em>dynamique d\u2019hyperbolisation<\/em> \u00bb, qui fait entrer la modernit\u00e9, port\u00e9e par son art majeur, le cin\u00e9ma, dans \u00ab <em>une esth\u00e9tique de l\u2019exc\u00e8s<\/em> \u00bb :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">De m\u00eame que la soci\u00e9t\u00e9 hypermoderne se signale par une prolif\u00e9ration de ph\u00e9nom\u00e8nes hyperboliques (boursiers et num\u00e9riques, urbains et artistiques, biotechnologiques et consommationistes), de m\u00eame l\u2019hypercin\u00e9ma se caract\u00e9rise par une fuite en avant surmultipli\u00e9e, une escalade de tous les \u00e9l\u00e9ments qui composent son univers.<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le foisonnement de cette \u00ab <em>hypermodernit\u00e9<\/em> \u00bb, la multiplication d\u00e9concertante des \u00e9crans \u00e0 l\u2019\u00e8re des smartphones ne cache pas une certitude : le cin\u00e9ma n\u2019est jamais mort, et \u00ab <em>l\u2019image-exc\u00e8s<\/em> \u00bb qu\u2019il d\u00e9veloppe gr\u00e2ce aux nouvelles technologies est plus que jamais active dans les autres sph\u00e8res m\u00e9diatiques comme la t\u00e9l\u00e9vision [16]:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Est-il d\u2019ailleurs encore justifi\u00e9 de tracer une nette fronti\u00e8re entre film de cin\u00e9ma et films de t\u00e9l\u00e9vision, quand nombre de films de cin\u00e9ma sont structur\u00e9s par une esth\u00e9tique t\u00e9l\u00e9visuelle et que certains t\u00e9l\u00e9films sont r\u00e9alis\u00e9s par des metteurs en sc\u00e8ne de cin\u00e9ma avec des acteurs et, parfois m\u00eame, des budgets \u00e9quivalents \u00e0 ceux du cin\u00e9ma ? [17]<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les Soprano<\/em> est dans la continuit\u00e9 de cet \u00ab <em>hypercin\u00e9ma<\/em> \u00bb, en vertu de \u00ab <em>la place que celui-ci r\u00e9serve \u00e0 toutes les formes d\u2019excroissance, de mont\u00e9e au extr\u00eames, d\u2019exacerbations corporelles, sexuelles et pathologiques<\/em> \u00bb [18]. Lorsque les auteurs \u00e9num\u00e8rent les composantes de cet univers protub\u00e9rant, \u00ab <em>serial killers, ob\u00e9sit\u00e9 et addictions, junkies, sports extr\u00eames, porno, personnages extraterrestres, ph\u00e9nom\u00e8nes paranormaux, superh\u00e9ros, corps synth\u00e9tis\u00e9s et resynth\u00e9tis\u00e9s<\/em> \u00bb [19], nous reconnaissons d\u2019une c\u00f4t\u00e9 l\u2019univers boulimique des <em>Soprano<\/em> et d\u2019un autre, celui de plusieurs s\u00e9ries qui vont venir dans son sillage, telles que <em>Dexter<\/em> (Showtime, 2006-13), <em>The Leftovers<\/em> (HBO, 2014-), ou bien Westworld (HBO, 2016- ).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De l\u00e0, une explication plausible de cette focalisation sur les corps ob\u00e8ses et les comportements nutritifs boulimiques : cette obsession vient des donn\u00e9es structurelles inh\u00e9rentes \u00e0 sa production. S\u00e9rie feuilletonnante cardinale dans l\u2019histoire des s\u00e9ries, L<em>es Soprano<\/em> fut compar\u00e9 \u00e0 des \u0153uvres appartenant au genre romanesque. Ses deux premi\u00e8res saisons furent projet\u00e9es et c\u00e9l\u00e9br\u00e9es par le MoMA (<em>The Museum of Modern Art<\/em>, New York) en f\u00e9vrier 2001, entrant ainsi dans le panth\u00e9on des \u0153uvres d\u2019art de cette institution. Au vu des 71 heures de dur\u00e9e de cette s\u00e9rie, peut-on consid\u00e9rer que <em>Les Soprano<\/em> soit un \u00e9norme film, un tr\u00e8s long m\u00e9trage aussi ob\u00e8se que ses protagonistes ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lipovesky et Serroy remarquent que la dur\u00e9e moyenne des films s\u2019est consid\u00e9rablement \u00e9tendue au cours de l\u2019histoire du cin\u00e9ma :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"> \u2026 La tendance est dor\u00e9navant au toujours plus long, sans que cela soit g\u00e9n\u00e9ralement justifi\u00e9 par des raisons dramatiques. La longueur moyenne des films est progressivement pass\u00e9e de 1 heure 40, puis \u00e0 1 heure 50 et fr\u00f4le dor\u00e9navant les 2 heures. Et, naturellement, c\u00f4t\u00e9 superproduction, il n\u2019y a plus de grand spectacle \u00e0 moins de trois heures. Le Titanic coule en 3 heures 10 et King Kong, toujours aussi gros, devient, au fil des versions, de plus en plus long : 1 heure 40 en 1933, chez Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, 2 heures 14 en 1976, chez John Guillermin, 3 heures en 2005, chez Peter Jackson [20].<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est pas interdit de consid\u00e9rer que l\u2019adoubement artistique des <em>Soprano<\/em> en 2001 annon\u00e7ait un devenir plus long du cin\u00e9ma, un stade o\u00f9 les films, en se transformant en s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e, atteignaient le stade ultime de l\u2019\u00e9tirement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><div class=\"su-note\"  style=\"border-color:#b7b9c2;border-radius:3px;-moz-border-radius:3px;-webkit-border-radius:3px;\"><div class=\"su-note-inner su-u-clearfix su-u-trim\" style=\"background-color:#d1d3dc;border-color:#ffffff;color:#000000;border-radius:3px;-moz-border-radius:3px;-webkit-border-radius:3px;\">Note (janvier 2019) : Aymen Gharbi a soutenu sa th\u00e8se de doctorat le 14 d\u00e9cembre 2018 devant un jury compos\u00e9 de David Buxton (infocom, Paris Nanterre, directeur de la th\u00e8se), Matthieu Letourneux (lettres, Paris Nanterre), Jacob Matthews (infocom, Paris 8), Severine Barthes (infocom, Paris 3) et Val\u00e9rie Devillard (infocom, Paris 2, pr\u00e9sidente du jury). Il a publi\u00e9 en m\u00eame temps son premier roman Magma Tunis aux \u00e9ditions Asphalte (Paris, 2018).<\/div><\/div><\/em><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 10pt;\">Voir aussi d&rsquo;Aymen Gharbi : <a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/piscine-les-soprano-aymen-gharbi\/\">https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/piscine-les-soprano-aymen-gharbi\/<\/a><\/span><\/p>\n<h2><span style=\"font-size: 12pt;\">Notes<\/span><\/h2>\n[1] Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, <em>L\u2019\u00e9cran global. Culture-m\u00e9dia et cin\u00e9ma \u00e0 l\u2019\u00e2ge hypermoderne, <\/em>Coll. La couleur des id\u00e9es, Seuil, 2007.<\/p>\n[2] Saison 4, \u00e9pisode 5 (4:05).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[3] Ce rapport \u00e0 la nourriture et \u00e0 l\u2019autre est g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par un traumatisme originel remontant son enfance o\u00f9 il avait vu son p\u00e8re couper les doigts d\u2019un boucher. Dans le troisi\u00e8me \u00e9pisode de la deuxi\u00e8me saison, Tony se souvient de ce traumatisme en mangeant du jambon, r\u00e9f\u00e9rence intertextuelle parodique \u00e0 Marcel, le personnage principal d\u2019<em>A la recherche du temps perdu<\/em>.<\/p>\n[4] 5:09.<\/p>\n[5] 6:04.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[6] C\u2019est le nom d\u2019un restaurant o\u00f9 les membres de la mafia se r\u00e9unissent. Le restaurant est sans nul doute un <em>topos<\/em> important dans l\u2019\u0153uvre, une sorte de station d\u2019approvisionnement \u00e9picurienne o\u00f9 les personnages vont ponctuellement pomper leur \u00e9nergie, afin de pouvoir arriver \u00e0 affronter les difficult\u00e9s avilissantes de la vie.<\/p>\n[7] 3:08.<\/p>\n[8] Tony a commandit\u00e9 l\u2019assassinat de son fr\u00e8re jumeau, Phil Parisi, parce que celui-ci ironisait dans son dos sur ses errances psychanalytiques.<\/p>\n[9] Jean Baudrillard, <em>La Soci\u00e9t\u00e9 de consommation<\/em>, Deno\u00ebl, 1970, Folio Gallimard, 1986, p. 18.<\/p>\n[10] Jean Baudrillard, <em>ibid<\/em>, p.19<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[11] Jean-Baptiste Thoret, \u00ab \u00c0 quoi pense le cin\u00e9ma am\u00e9ricain lorsqu\u2019il r\u00eave de Jean Baudrillard\u00a0? \u00bb, 30 avril 2010, Forum de l\u2019image, <a href=\"https:\/\/www.forumdesimages.fr\/les-programmes\/toutes-les-rencontres\/a-quoi-pense-le-cinema-americain-lorsquil-reve-de-jean-baudrillard\">https:\/\/www.forumdesimages.fr\/les-programmes\/toutes-les-rencontres\/a-quoi-pense-le-cinema-americain-lorsquil-reve-de-jean-baudrillard<\/a><\/p>\n[12] L\u2019historien des id\u00e9es Fran\u00e7ois Cusset \u00e9voque, lui aussi, l\u2019influence de Baudrillard sur le cin\u00e9ma de science-fiction dans son ouvrage <em>French Theory<\/em>, La D\u00e9couverte, 2003.<\/p>\n[13] Herbert Marcuse, <em>La dimension esth\u00e9tique<\/em>, Seuil, 1979, p. 12.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[14] <em>\u00ab\u00a0Nombreuses, d\u00e8s les ann\u00e9es dix, sont les adaptations de romans anglais du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, donnant \u00e0 penser que le cin\u00e9ma vise le m\u00eame public que ces romans et qu\u2019il tend \u00e0 prendre la place que ceux-ci occupaient au si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent\u00a0\u00bb<\/em>, Jean-Loup Bourget, <em>Hollywood, la norme et la marge<\/em>, Armand Colin, 2005, p. 226.<\/p>\n[15] Isidore Isou, <em>Trait\u00e9 de bave et d\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/em> (film), 1951.<\/p>\n[16] Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, <em>op. cit.<\/em>, p. 77.<\/p>\n[17]\u00a0<em>ibid.<\/em>, p. 11.<\/p>\n[18] <em>ibid.<\/em><\/p>\n[19] <em>ibid.<\/em>, p. 77-78.<\/p>\n[20] Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, <em>op. cit.<\/em>, p.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/bouton-citer.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-7069\" title=\"bouton citer\" src=\"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/bouton-citer.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"93\" \/><\/a><strong>GHARBI Aymen<\/strong>, \u00ab \u00ab\u00a0Les Soprano\u00a0\u00bb, une \u0153uvre ob\u00e8se &#8211; Aymen GHARBI \u00bb, <em>Articles<\/em> [En ligne], Web-revue des industries culturelles et num\u00e9riques, 2017, mis en ligne le 1er octobre 2017. URL : https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/soprano-oeuvre-obese-aymen-gharbi<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><div class=\"su-divider su-divider-style-default\" style=\"margin:15px 0;border-width:3px;border-color:#999999\"><a href=\"#\" style=\"color:#999999\">Aller en haut<\/a><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u00e9rie feuilletonnante cardinale dans l\u2019histoire des s\u00e9ries, L<em>es Soprano<\/em> fut compar\u00e9 \u00e0 des \u0153uvres appartenant au genre romanesque. Ses deux premi\u00e8res saisons furent projet\u00e9es et c\u00e9l\u00e9br\u00e9es par le MoMA (<em>The Museum of Modern Art<\/em>, New York).<\/p>\n","protected":false},"author":1362,"featured_media":34028,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"colormag_page_container_layout":"default_layout","colormag_page_sidebar_layout":"default_layout","footnotes":""},"categories":[1018,900,14],"tags":[171,28,825],"coauthors":[937],"class_list":["post-27734","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-article","category-cultural-studies","category-serie-tv","tag-fondforme","tag-ideologie","tag-serialite"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27734","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1362"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=27734"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27734\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/media\/34028"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27734"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=27734"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=27734"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/industrie-culturelle.fr\/industrie-culturelle\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=27734"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}